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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/424

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choses controuvées, je n’en sentois aucun vrai repentir. Moi dont l’horreur pour la fausseté n’a rien dans mon cœur qui la balance, moi qui braverois les supplices s’il les falloit éviter par un mensonge, par quelle bizarre inconséquence mentois-je ainsi de gaîté de cœur sans nécessité, sans profit, & par quelle inconcevable contradiction n’en sentois-je pas le moindre regret, moi que le remords d’un mensonge n’a cessé d’affliger pendant cinquante ans ? Je ne me suis jamais endurci sur mes fautes ; l’instinct moral m’a toujours bien conduit, ma conscience a gardé sa premiere intégrité, & quand même elle se seroit altérée en se pliant à mes intérêts, comment, gardant toute sa droiture dans les occasions où l’homme forcé par ses passions peut au moins s’excuser sur sa foiblesse, la perd-elle uniquement dans les choses indifférentes où le vice n’a point d’excuse ? Je vis que de la solution de ce problême dépendoit la justesse du jugement que j’avois à porter en ce point sur moi-même, & après l’avoir bien examiné, voici de quelle maniere je parvins à me l’expliquer.

Je me souviens d’avoir lu dans un livre de philosophie que mentir c’est cacher une vérité que l’on doit manifester. Il suit bien de cette définition que taire une vérité qu’on n’est pas obligé de dire n’est pas mentir : mais celui qui non content en pareil cas de ne pas dire la vérité dit le contraire, ment-il alors, ou ne ment-il pas ? Selon la définition l’on ne sauroit dire qu’il ment. Car s’il donne de la fausse monnoie à un homme auquel il ne doit rien, il trompe cet homme, sans doute, mais il ne le vole pas.

Il se présente ici deux questions à examiner, très-importan-