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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/423

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déjà navré de tant d’autres façons. Ce mensonge, qui fut un grand crime en lui-même, en dût être un plus grand encore par ses effets que j’ai toujours ignorés, mais que le remords m’a fait supposer aussi cruels qu’il étoit possible. Cependant à ne consulter que la disposition où j’étois en le faisant, ce mensonge ne fut qu’un fruit de la mauvaise honte, & bien loin qu’il partît d’une intention de nuire à celle qui en fut la victime, je puis jurer à la face du Ciel qu’à l’instant même où cette honte invincible me l’arrachoit, j’aurois donné tout mon sang avec joie pour en détourner l’effet sur moi seul. C’est un délire que je ne puis expliquer, qu’en disant comme je crois le sentir, qu’en cet instant mon naturel timide subjugua tous les vœux de mon cœur.

Le souvenir de ce malheureux acte & les inextinguibles regrets qu’il m’a laissés, m’ont inspiré pour le mensonge une horreur qui a dû garantir mon cœur de ce vice pour le reste de ma vie. Lorsque je pris ma devise je me sentois fait pour la mériter, & je ne doutois pas que je n’en fusse digne quand sur le mot de l’Abbé R***. je commençai de m’examiner plus sérieusement.

Alors en m’épluchant avec plus de soin, je fus bien surpris du nombre de choses de mon invention que je me rappellois avoir dites comme vraies dans le même tems où, fier en moi-même de mon amour pour la vérité, je lui sacrifiois ma sureté, mes intérêts, ma personne, avec une impartialité dont je ne connois nul autre exemple parmi les humains.

Ce qui me surprit le plus étoit qu’en me rappellant ces