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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/417

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confiance éclairée en des apparences qui n’ont rien de solide aux yeux du reste des hommes, & qui me sembleroient illusoires à moi-même si mon cœur ne soutenoit pas ma raison ? N’eût-il pas mieux valu combattre mes persécuteurs à armes égales en adoptant leurs maximes, que de rester sur les chimeres des miennes en proie à leurs atteintes sans agir pour les repousser ? Je me crois sage, & je ne suis que dupe, victime & martyr d’une vaine erreur.

Combien de fois dans ces momens de doute & d’incertitude je fus prêt à m’abandonner au désespoir. Si jamais j’avois passé dans cet état un mois entier, c’étoit fait de ma vie & de moi. Mais ces crises, quoi qu’autrefois assez fréquentes, ont toujours été courtes, & maintenant que je n’en suis pas délivré tout-à-fait encore, elles sont si rares & si rapides, qu’elles n’ont pas même la force de troubler mon repos. Ce sont de légeres inquiétudes qui n’affectent pas plus mon ame, qu’une plume qui tombe dans la riviere ne peut altérer le cours de l’eau. J’ai senti que remettre en délibération les mêmes points sur lesquels je m’étois ci-devant décidé, étoit me supposer de nouvelles lumieres ou le jugement plus formé, ou plus de zele pour la vérité que je n’avois lors de mes recherches, qu’aucun de ces cas n’étant ni ne pouvant être le mien, je ne pouvois préférer par aucune raison solide, des opinions qui dans l’accablement du désespoir ne me tentoient que pour augmenter ma misere, à des sentimens adoptés dans la vigueur de l’âge, dans toute la maturité de l’esprit, après examen le plus réfléchi, & dans des tems où le calme de ma vie ne me laissoit d’autre