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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t10.djvu/399

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Je n’avois aucun moyen de détruire ce bruit & l’impression qu’il pouvoit faire, & tout ce qui dépendoit de moi étoit de ne pas l’entretenir, en souffrant la continuation des vaines & ostensives visites de Madame ***. & de sa fille. Voici pour cet effet, le billet que j’écrivis à la mere.

« Rousseau ne recevant chez lui aucun auteur, remercie Madame ***. de ses bontés, & la prie de ne plus l’honorer de ses visites. »

Elle me répondit par une lettre honnête dans la forme, mais tournée comme toutes celles que l’on m’écrit en pareil cas. J’avois barbarement porté le poignard dans son cœur sensible, & je devois croire au ton de sa lettre qu’ayant pour moi des sentimens si vifs & si vrais, elle ne supporteroit point sans mourir cette rupture. C’est ainsi que la droiture & la franchise en toute chose, sont des crimes affreux dans le monde, & je paroîtrois à mes contemporains méchant & féroce, quand je n’aurois à leurs yeux d’autre crime que de n’être pas faux & perfide comme eux.

J’étois déjà sorti plusieurs fois & je me promenois même assez souvent aux Thuilleries, quand je vis à l’étonnement de plusieurs de ceux qui me rencontroient qu’il y avoit encore à mon égard quelqu’autre nouvelle que j’ignorois. J’appris enfin que le bruit public étoit, que j’étois mort de ma chûte ; & ce bruit se répandit si rapidement & si opiniâtrément que plus de quinze jours après que j’en fus instruit, l’on en parla à la Cour comme d’une chose sure. Le Courrier d’Avignon, à ce qu’on eut soin de m’écrire, annonçant cette heureuse nouvelle, ne manqua pas d’anticiper à cette