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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/440

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à des objets qui paroîtroient à nos docteurs dignes de risée. Tous trois ont eu des succès qu’on jugeroit impossibles, s’ils étoient moins attestés.

Le premier forma & exécuta l’étonnante entreprise d’instituer en Corps de nation un essaim de malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talens, sans vertus, sans courage, & qui n’ayant pas en propre un seul pouce de terrain faisoient une troupe étrangere sur la face de la terre. Moise osa faire de cette troupe errante & servile un Corps politique, un peuple libre, & tandis qu’elle erroit dans les déserts sans avoir une pierre pour y reposer sa tête, il lui donnoit cette institution durable, à l’épreuve du tems de la fortune & des conquérans, que cinq mille ans n’ont pu détruire ni même altérer, & qui subsiste encore aujourd’hui dans toute sa force lors même que le Corps de la nation ne subsiste plus.

Pour empêcher que son peuple ne se fondît parmi les peuples étrangers, il lui donna des mœurs & des usages inalliables avec ceux des autres nations ; il le surchargea de rites de cérémonies particulières ; il le gêna de mille façons pour le tenir sans cesse en haleine & le rendre toujours étranger parmi les autres hommes, & tous les liens de fraternité qu’il mit entre les membres de sa République étoient autant de barrieres qui le tenoient séparé de ses voisins *

[*W. mss. "séparé des autres peuples"] & l’empêchoient de se mêler avec eux. C’est par-là que cette singulière Nation, si souvent subjuguée, si souvent dispersée & détruite en apparence, mais toujours idolâtre de sa règle, s’est pourtant conservée jusqu’à nos jours éparse parmi les autres sans s’y confondre, & que ses mœurs ses loix ses rites subsistent & dureront