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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/419

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les premiers pour mieux assujettir les autres. Tel fut l’état de Rome sur la fin de la République & sous les Empereurs ; car toutes les victoires des premiers Romains, de même que celles d’Alexandre, avoient été remportées par de braves citoyens, qui savoient donner au besoin leur sang pour la patrie, mais qui ne le vendoient jamais. Ce ne fut qu’au siege de Veies qu’on commença de payer l’infanterie Romaine, & Marius fut le premier qui dans la guerre de Jugurtha déshonora les légions, en y introduisant des affranchis, vagabonds, & autres mercenaires. Devenus les ennemis des peuples qu’ils s’étoient chargés de rendre heureux, les tyrans établirent des troupes réglées, en apparence pour contenir l’étranger, & en effet pour opprimer l’habitant. Pour former ces troupes, il falut enlever à la terre des cultivateurs, dont le défaut diminua la quantité des denrées, & dont l’entretien introduisit des impôts qui en augmentèrent le prix. Ce premier désordre fit murmurer les peuples : il falut, pour les réprimer multiplier les troupes, & par conséquent la misere ; & plus le désespoir augmentoit, plus on se voyoit contraint de l’augmenter encore pour en prévenir les effets. D’un autre côté ces mercenaires, qu’on pouvoit estimer sur le prix auquel ils se vendoient eux-mêmes, fiers de leur avilissement, méprisant les loix dont ils étoient protégés, & leurs freres dont ils mangeoient le pain, se crurent plus honorés d’être les satellites de César que les défenseurs de Rome ; & dévoués à une obéissance aveugle, tenaient par état le poignard levé sur leurs concitoyens, prêts à tout égorger au premier signal. Il ne seroit pas difficile de montrer que ce fut-là une des principales causes de la ruine de l’Empire Romain.