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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/418

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Le goût des conquêtes est une des causes les plus sensibles & les plus dangereuses de cette augmentation. Ce goût, engendré souvent par une autre espèce d’ambition que celle qu’il semble annoncer, n’est pas toujours ce qu’il paroît être ; & n’a pas tant pour véritable motif le désir apparent d’agrandir la nation que le désir caché d’augmenter au-dedans l’autorité des chefs, à l’aide de l’augmentation des troupes, & à la faveur de la diversion que font les objets de la guerre dans l’esprit des citoyens.

Ce qu’il y a du moins de très-certain, c’est que rien n’est si foulé ni si misérable que les peuples conquérans, & que leurs succès mêmes ne font qu’augmenter leurs misères : quand l’histoire ne nous l’apprendroit pas, la raison suffiroit pour nous démontrer que plus un Etat est grand, & plus les dépenses y deviennent proportionnellement fortes & onéreuses ; car il faut que toutes les provinces fournissent leur contingent, aux frais de l’administration générale, & que chacune outre cela fasse pour la sienne particulière la même dépense que si elle étoit indépendante. Ajoutez que toutes les fortunes se font dans un lieu & se consomment dans un autre ; ce qui rompt bientôt l’équilibre du produit & de la consommation, & appauvrit beaucoup de pays pour enrichir une seule ville.

Autre source de l’augmentation des besoins publics, qui tient à la précédente. Il peut venir un tems où les citoyens ne se regardant plus comme intéressés à la cause commune, cesseroient d’être les défenseurs de la patrie, & où les magistrats aimeroient mieux commander à des mercenaires qu’à des hommes libres, ne fût-ce qu’afin d’employer en tems & lieu