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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/397

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qui ne voit pas que ses vices sont la premiere cause de ses malheurs, murmure & s’écrie en gémissant : "Tout mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m’en garantir."

C’est alors qu’à la voix du devoir qui ne parle plus dans les cœurs, les chefs sont forcés de substituer le cri de la terreur ou le leurre d’un intérêt apparent dont ils trompent leurs créatures. C’est alors qu’il faut recourir à toutes les petites & méprisables ruses qu’ils appellent maximes d’Etat & mystères du cabinet. Tout ce qui reste de vigueur au Gouvernement est employé par ses membres à se perdre & supplanter l’un l’autre, tandis que les affaires demeurent abandonnées, ou ne se font qu’à mesure que l’intérêt personnel le demande, & selon qu’il les dirige. Enfin toute l’habileté de ces grands politiques est de fasciner tellement les yeux de ceux dont ils ont besoin, que chacun croie travailler pour son intérêt en travaillant pour le leur ; je dis le leur, si tant est qu’en effet le véritable intérêt des chefs soit d’anéantir les peuples pour les soumettre, & de ruiner leur propre bien pour s’en assurer la possession.

Mais quand les citoyens aiment leur devoir, & que les dépositaires de l’autorité publique s’appliquent sincèrement à nourrir cet amour par leur exemple & par leurs soins, toutes les difficultés s’évanouissent, l’administration prend une facilité qui la dispense de cet art ténébreux dont la noirceur fait tout le mystère. Ces esprits vastes, si dangereux & si admirés, tous ces grands ministres dont la gloire se confond avec les malheurs du peuple, ne sont plus regrettés :