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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/380

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égales à cet égard, il faudroit que les talens, la force & toutes les facultés du pere, augmentassent en raison de la grandeur de la famille, & que l’ame d’un puissant Monarque fût à celle d’un homme ordinaire, comme l’étendue de son empire est à l’héritage d’un particulier.

Mais comment le gouvernement de l’Etat pourroit-il être semblable à celui de la famille dont le fondement est si différent ? Le pere étant physiquement plus fort que ses enfans aussi long-tems que son secours leur est nécessaire, le pouvoir paternel passe avec raison pour être établi par la nature. Dans la grande famille dont tous les membres sont naturellement égaux, l’autorité politique purement arbitraire quant à son institution, ne peut être fondée que sur des conventions, ni le magistrat commander aux autres qu’en vertu des loix. Le pouvoir du pere sur les enfans, fondé sur leur avantage particulier, ne peut par sa nature s’étendre jusqu’au droit de vie & de mort : mais le pouvoir souverain qui n’a d’autre objet que le bien commun, n’a d’autres bornes que celles de l’utilité publique bien entendue : distinction que j’expliquerai dans son lieu. Les devoirs du pere lui sont dictés par des sentimens naturels, & d’un ton qui lui permet rarement de désobéir. Les chefs n’ont point de semblable règle, & ne sont réellement tenus envers le peuple qu’à ce qu’ils lui ont promis de faire, & dont il est en droit d’exiger l’exécution. Une autre différence plus importante encore, c’est que les enfans n’ayant rien que ce qu’ils reçoivent du pere, il est évident que tous les droits de propriété lui appartiennent, ou émanent de lui : c’est tout le contraire dans la grande famille,