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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/308

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En effet, jamais le Gouvernement ne change de forme que quand son ressort usé le laisse trop affoibli pour pouvoir conserver la sienne. Or s’il se relâchoit encore en s’ étendant, sa force deviendroit tout-à-fait nulle, & il subsisteroit encore moins. Il faut donc remonter & serrer le ressort à mesure qu’il cede ; autrement l’État qu’il soutient tomberoit en ruine.

Le cas de la dissolution de l’État peut arriver de deux manieres.

Premierement quand le Prince n’administre plus l’État selon les loix & qu’il usurpe le pouvoir souverain. Alors il se fait un changement remarquable ; c’est que, non pas le Gouvernement, mais l’État se resserre ; je veux dire que le grand État se dissout & qu’il s’en forme un autre dans celui-

    l’établissement des Tribuns ; alors seulement il y eut un vrai Gouvernement & une véritable Démocratie. En effet le peuple alors n’étoit pas seulement Souverain mais aussi magistrat & juge, le Sénat n’étoit qu’un tribunal en sous-ordre, pour tempérer ou concentrer le Gouvernement, & les Consuls eux-mêmes, bien que Patriciens, bien que premiers Magistrats, bien que Généraux absolus à la guerre, n’étoient à Rome que les présidens du peuple.

    Dès lors, on vit aussi le Gouvernement prendre sa pente naturelle & tendre fortement à l’Aristocratie. Le Patriciat s’abolissant comme de lui-même, l’Aristocratie n’étoit plus dans le corps des Patriciens comme elle est à Venise & à Genes, mais dans le corps du Sénat composé de Patriciens & de Plebeyens, même dans le corps des Tribuns quand ils commencerent d’usurper une puissance active : car les mots ne font rien aux choses, & quand le peuple a des chefs qui gouvernent pour lui, quelque nom que portent ces chefs, c’est toujours une Aristocratie.

    De l’abus de l’Aristocratie naquirent les guerres civiles & le Triumvirat. Sylla, Jules-Cesar, Auguste devinrent dans le fait de véritables Monarques, & enfin, sous le Despotisme de Tibere, l’État fut dissous. L’histoire Romaine ne dément donc pas mon principe ; elle le confirme.