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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/257

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pour les hommes un tems de maturité qu’il faut attendre avant de les soumettre à des loix ; mais la maturité d’un peuple n’est pas toujours facile à connoitre, & si on la prévient l’ouvrage est manqué. Tel peuple est disciplinable en naissant, tel autre ne l’est pas au bout de dix siecles. Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu’ils l’ont été trop tôt. Pierre avoit le génie imitatif ; il n’avoit pas le vrai génie, celui qui crée & fait tout de rien. Quelques unes des choses qu’il fit étoient bien, la plupart étoient déplacées. Il a vu que son peuple étoit barbare, il n’a point vu qu’il n’étoit pas mur pour la police ; il l’a voulu civiliser quand il ne faloit que l’agguerrir. Il a d’abord voulu faire des Allemands, des Anglois, quand il faloit commencer par faire des Russes ; il a empêché ses sujets de jamais devenir ce qu’ils pourroient être, en leur persuadant qu’ils étoient ce qu’ils ne sont pas. C’est ainsi qu’un Précepteur françois forme son éleve pour briller un moment dans son enfance, & puis n’être jamais rien. L’Empire de Russie voudra subjuguer l’Europe & sera subjugué lui-même. Les Tartares ses sujets ou ses voisins, deviendront ses maitres & les notres : Cette révolution me paroit infaillible. Tous les Rois de l’Europe travaillent de concert à l’accélérer.