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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/210

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Grotius nie que tout pouvoir humain soit établi en faveur de ceux qui sont gouvernés : il cite l’esclavage en exemple. Sa plus constante maniere de raisonner est d’établir toujours le droit par le fait [1]. On pourroit employer une méthode plus conséquente, mais non plus favorable aux tyrans.

Il est donc douteux, selon Grotius, si le genre-humain appartient à une centaine d’hommes, ou si cette centaine d’hommes appartient au genre-humain, & il paroît, dans tout son livre pencher pour le premier avis : c’est aussi le sentiment de Hobbes. Ainsi voilà l’espece humaine divisée en troupeaux de bétail, dont chacun a son chef, qui le garde pour le dévorer.

Comme un pâtre est d’une nature supérieure à celle de son troupeau, les pasteurs d’hommes, qui sont leurs chefs, sont aussi d’une nature supérieure à celle de leurs peuples. Ainsi raisonnoit, au rapport de Philon, l’empereur Caligula ; concluant assez bien de cette analogie que les rois étoient des dieux, ou que les peuples étoient des bêtes.

Le raisonnement de ce Caligula revient à celui de Hobbes & de Grotius. Aristote avant eux tous avoit dit aussi que les hommes ne sont point naturellement égaux, mais que les uns naissent pour l’esclavage & les autres pour la domination.

  1. (a) « Les savantes recherches sur le droit public ne sont souvent que l’histoire des anciens abus, & on s’est entêté mal-à-propos quand on s’est donné la peine de les trop étudier. » Traité des intérêts de la Fr. avec ses voisins, par M. le Marquis d’Argenson (imprimé chez Rey à Amsterdam.) Voilà précisément ce qu’a fait Grotius.