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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/196

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Supposons que quelques Savans trouvassent un jour le secret d’accélérer la vieillesse, & l’art d’engager les hommes à faire usage de cette rare découverte. Persuasion qui ne seroit peut-être pas si difficile à produire qu’elle paroît au premier aspect ; car la raison, ce grand véhicule de toutes nos sottises, n’auroit garde de nous manquer à celle-ci. Les Philosophes, sur-tout & les gens sensés , pour secouer le joug des passions & goûter le précieux repos de l’ame, gagneroient à grands pas l’âge de Nestor , & renonceroient volontiers aux desirs qu’on peut satisfaire, afin de se garantir de ceux qu’il faut étouffer. Il n’y auroit que quelques étourdis qui , rougissant même de leur foiblesse , voudroient sollement rester jeunes heureux au lieu de vieillir pour être sages.

Supposons qu’un esprit singulier, bizarre, & pour tout dire, un homme à paradoxes , s’avisât alors de reprocher aux autres l’absurdité de leurs maximes , de leur prouver qu’ils courent la mort en cherchant la tranquillité , qu’ils ne sont que radoter à force d’être raisonnables ; & que s’il faut qu’ils soient vieux un jour, ils devroient tâcher au moins de l’être le plus tard qu’il seroit possible.

Il ne faut pas demander si nos sophistes craignant le décri de leur Arcane , se hâteroient d’interrompre ce discoureur importun. "Sages vieillards ", diroient-ils à leurs sectateurs, "remerciez le Ciel des graces qu’il vous accorde, & félicitez-vous sans cesse d’avoir si bien suivi ses volontés. Vous êtes décrépits, il est vrai, languissans, cacochymes ; tel est le sort inévitable de l’homme, mais votre entendement est sain ; vous êtes perclus de tous les membres , mais