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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/193

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pareil désordre, les hommes, au lieu des’entr’égorger opiniâtrément, se seroient dispersés, s’il n’y avoit point eu de bornes leur dispersion. Mais premierement, ces bornes eussent au moins été celles du monde, & si l’on pense à l’excessive population qui résulte de l’état de nature, on jugera que la terre dans cet état, n’eût pas tardé à être couverte d’hommes ainsi forcés à se tenir rassemblés. D’ailleurs, ils se seroient dispersés, si le mal avoit été rapide & que c’eût été un changement fait du jour au lendemain, mais ils naissoient sous le joug ; ils avoient l’habitude de le porter quand ils en sentoient la pesanteur, & ils se contentoient d’attendre l’occasion de le secouer. Enfin, déjà accoutumés à mille commodités qui les forçoient à se tenir rassemblés, la dispersion n’étoit plus si facile que dans les premiers tems où nul n’ayant besoin que de soi-même, chacun prenoit son parti sans attendre le consentement d’un autre.

Pag. 107. (Note 18.)

Le maréchal de V**** [Louis-Hector, duc de Villars] contoit que, dans une de ses campagnes, les excessives friponneries d’un entrepreneur des vivres ayant fait soffrir & murmurer l’armée, il le tança vertement & le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment le fripon, & je suis bien aise de vous dire qu’on ne pend point un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutoit naÏvement le maréchal ; mais en effet il ne fut point pendu, quoi qu’il eût cent fois mérité de l’être.

Pag. 122. (Note 19.)

La justice distributive s’opposeroit même à cette égalité rigoureuse de l’état de nature, quand elle seroit praticable dans la société civile & comme tous les membres de l’Etat lui doivent des services proportionnés à leurs talens & à leurs forces, les citoyens à leur tour doivent être distingués