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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/184

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faudroit retourner tout-à-fait son raisonnement. Il n’y a pas plus de solidité dans la même distinction appliquée aux oiseaux. Car qui pourra se persuader que l’union du mâle & de la femelle soit plus durable parmi les vautours & les corbeaux que parmi les tourterelles ? Nous avons deux especes d’oiseaux domestiques, la cane & le pigeon, qui nous fournissent des exemples directement contraires au systeme de cet auteur. Le pigeon, qui ne vit que de grain, reste uni à sa femelle, & ils nourrissent leurs petits en commun. Le canard, dont la voracité est connue, ne reconnoît ni sa femelle ni ses petits, & n’aide en rien à leur subsistance ; & parmi les poules, espece qui n’est gueres moins carnaciere, on ne voit pas que le coq se mette aucunement en peine de la couvée. Que si dans d’autres especes le mâle partage avec la femelle le soin de nourrir les petits, c’est que les oiseaux, qui d’abord ne peuvent voler & que la mere ne peut allaiter, sont beaucoup moins en état de se passer de l’assistance du pere que les quadrupedes, à qui suffit la mamelle de la mere, au moins durant quelque tems.

3. Il y a bien de l’incertitude sur le fait principal qui sert de base à tout le raisonnement de M. Locke : car pour savoir, si comme il prétend, dans le pur état de nature la femme est pour l’ordinaire derechef grosse & fait un nouvel enfant long-tems avant que le précédent puisse pourvoir lui-même à ses besoins, il faudroit des expériences qu’assurément Locke n’avoit pas faites & que personne n’est à portée de faire. La cohabitation continuelle du mari & de la femme est une occasion si prochaine de s’exposer à une nouvelle grossesse, qu’il est bien difficile de croire que la rencontre fortuite ou la seule impulsion du tempérament produisît des effets aussi fréquens dans le pur état de nature que