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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/141

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de soi, à cette fureur de se distinguer qui nous tient presque toujours hors de nous-mêmes, que nous devons ce qu’il y a de meilleur & de pire parmi les hommes, nos vertus & nos vices, nos sciences & nos erreurs, nos conquérans & nos philosophes, c’est-à-dire, une multitude de mauvaises choses sur un petit nombre de bonnes. Je prouverois enfin que si l’on voit une poignée de puissans & de riches au faîte des grandeurs & de la fortune, tandis que la foule rampe dans l’obscurité & dans la misere, c’est que les premiers n’estiment les choses dont ils jouissent qu’autant que les autres en sont privée, & que, sans changer d’état, ils cesseroient d’être heureux si le peuple cessoit d’être misérable.

Mais ces détails seroient seuls la matiere d’un ouvrage considérable dans lequel on peseroit les avantages & les inconvéniens de tout Gouvernement, relativement aux droits de l’état de nature, & où l’on dévoileroit toutes les faces différentes sous lesquelles l’inégalité s’est montrée jusqu’à ce jour, & pourra se montrer dans les siecles futurs, selon la nature de ces Gouvernemens, & les révolutions que le tems y amenera nécessairement. On verroit la multitude opprimée au dedans par une suite des précautions mêmes qu’elle avoit prises contre ce qui la menaçoit au dehors ; on verroit l’oppressions’accroître continuellement sans que les opprimés pussent jamais savoir quel terme elle auroit, ni quels moyens légitimes il leur resteroit pour l’arrêter ; on verroit les droits des citoyens & les libertés nationales s’éteindre peu-à-peu, & les réclamations des foibles traitées de murmures séditieux ; on verroit la politique restreindre à une portion mercenaire