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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/133

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dépouiller de sa liberté en faveur de quelqu’un. C’est-là, ce me semble, un fort mauvais raisonnement : car premierement le bien que j’aliene me devient une chose tout-à-fait étrangere, & dont l’abus m’est indifférent ; mais il m’importe qu’on n’abuse point de ma liberté, & je ne puis, sans me rendre coupable du mal qu’on me forcera de faire, m’exposer à devenir l’instrument du crime ; de plus, le droit de propriété n’étant que de convention & d’institution humaine, tout homme peut à son gré disposer de ce qu’il possede ; mais il n’en est pas de même des dons essentiels de la nature, tels que la vie & la liberté, dont il est permis à chacun de jouir, & dont il est au moins douteux qu’on ait droit de se dépouiller : en s’ôtant l’une on dégrade son être ; en s’ôtant l’autre on l’anéantit autant qu’il est en soi ; & comme nul bien temporel ne peut dédommager de l’une & de l’autre, ce seroit offenser à la fois la nature & la raison que d’y renoncer à quelque prix que ce fût. Mais quand on pourroit aliéner sa liberté comme ses biens, la différence seroit très grande pour les enfans, qui ne jouissent des biens du pere que par la transmission de son droit, au lieu que, la liberté étant un don qu’ils tiennent de la nature en qualité d’hommes, leurs parens n’ont eu aucun droit de les en dépouiller ; de sorte que comme pour établir l’esclavage il a falu faire violence à la nature, il a falu la changer pour perpétuer ce droit ; & les jurisconsultes qui ont gravement prononcé quel’enfant d’une esclave naîtroit esclave, ont décidé en d’autres termes qu’un homme ne naîtroit pas homme.

Il me paroît donc certain que non-seulement les Gouvernemens