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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/124

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qui leur rendoit leurs possessions aussi onéreuses que leurs besoins, & où nul ne trouvoit sa sûreté ni dans la pauvreté, ni dans la richesse, il inventa aisément des raisons spécieuses pour les amener à son but. "Unissons-nous, leur dit-il, pour garantir de l’oppression les foibles, contenir les ambitieux, & assurer à chacun la possession de ce qui lui appartient : instituons des reglemens de justice & de paix auxquels tous soient obligés de se conformer, qui ne fassent acception de personne, & qui réparent en quelque sorte les caprices de la fortune, en soumettant également le puissant & le foible à des devoirs mutuels. En un mot, au lieu de tourner nos forces contre nous-mêmes, rassemblons-les en un pouvoir suprême qui nous gouverne selon de sages loix, qui protege & défende tous les membres de l’association, repousse les ennemis communs, & nous maintienne dans une concorde éternelle."

Il en falut beaucoup moins que l’équivalent de ce discours pour entraîner des hommes grossiers, faciles à séduire, qui d’ailleurs avoient trop d’affaires à démêler entr’eux pour pouvoir se passer d’arbitres, & trop d’avarice & d’ambition pour pouvoir long-tems se passer de maîtres. Tous coururent au-devant de leurs fers, croyant assurer leur liberté ; car avec assez de raison pour sentir les avantages d’un établissement politique, ils n’avoient pas assez d’expérience pour en prévoir les dangers ; les plus capables de pressentir les abus étoient précisément ceux qui comptoient d’en profiter, & les sages même virent qu’il faloit se résoudre à sacrifier une partie de leur liberté à la conservation de l’autre, comme un blessé se fait couper le bras pour sauver le reste du corps.