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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/115

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naturelle eût déjà souffert quelque altération, ce période du développement des facultés humaines, tenant un juste milieu entre l’indolence de l’état primitif & la pétulante activité de notre amour-propre, dut être l’époque la plus heureuse & la plus durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état étoit le moins sujet aux révolutions, le meilleur à l’homme (note 16), & qu’il n’en a dû sortir que par quelque funeste hasard, qui, pour l’utilité commune eût du ne jamais arriver. L’exemple des Sauvages qu’on a presque tous trouvés à ce point, semble confirmer que le genre-humain étoit fait pour y rester toujours, que cet état est la véritable jeunesse du monde, & que tous les progrès ultérieurs ont été, en apparence autant de pas vers la perfection de l’individu, & en effet vers la décrépitude de l’espece.

Tant que les hommes se contenterent de leurs cabanes rustiques, tant qu’ils se bornerent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes & de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou embellir leurs arcs & leurs fleches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instrumens de musique ; en un mot, tant qu’ils ne s’appliquerent qu’à des ouvrages qu’un seul pouvoit faire, & qu’à des arts qui n’avoient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons & heureux autant qu’ils pouvoient l’être par leur nature, & continuerent à jouir entr’eux des douceurs d’un commerce indépendant : mais, des l’instant qu’un homme eut besoin du secours d’un autre ; des qu’ons’aperçut qu’il étoit utile à un seul d’avoir