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Page:Rousseau - Collection complète des œuvres t1.djvu/101

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quelque découverte, il pouvoit d’autant moins la communiquer qu’il ne reconnaissoit pas même ses enfans. L’art périssoit avec l’inventeur. Il n’y avoit ni éducation, ni progres ; les générations se multiplioient inutilement ; & chacune partant toujours du même point, les siecles découloient dans toute la grossiereté des premiers âges ; l’espece étoit déjà vieille, & l’homme restoit toujours enfant.

Si je me suis étendu si long-tems sur la supposition de cette condition primitive, c’est qu’ayant d’anciennes erreurs & des préjugés invétérés à détruire j’ai cru devoir creuser jusqu’à la racine, & montrer dans le tableau du véritable état de nature combien l’inégalité, même naturelle, est loin d’avoir dans cet état autant de réalité & d’influence que le prétendent nos Ecrivains.

En effet, il est aisé de voir qu’entre les différences qui distinguent les hommes, plusieurs passent pour naturelles, qui sont uniquement l’ouvrage de l’habitude & des divers genres de vie que les hommes adoptent dans la société. Ainsi un tempérament robuste ou délicat, la force ou la foiblesse qui en dépendent, viennent souvent plus de la maniere dure ou efféminée dont on a été élevé, que de la constitution primitive des corps. Il en est de même des forces de l’esprit, & non-seulement l’éducation met de la différence entre les esprits cultivés & ceux qui ne le sont pas, mais elle augmente celle qui se trouve entre les premiers à proportion de la culture ; car qu’un géant & un nain marchent sur la même route, chaque pas qu’ils feront l’un & l’autre donnera un nouvel avantage au géant. Or, si l’on compare la diversité prodigieuse d’éducations