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  Marchent par bataillons hostiles ;
  Et tu meurs de soif ou de faim,
  Quand ce n’est pas de la piqûre
  D’un aspic au subtil venin,
  Ô misérable créature !



l’âne sauvage.


Frère âne, du désert les venimeux essaims,
Crois-moi, sont moins méchants que les pieux humains !
À mon cœur rassuré les serpents à sonnettes
Inspirent moins d’effroi que tant de gens honnêtes !
Et dans la fange où dort le caïman hideux,
J’aimerais mieux tomber que vivre au milieu d’eux !
Les bêtes des cités, perfidement atroces,
Sont plus à redouter que les bêtes féroces ;
Et l’agneau qui, fuyant, se sauve auprès des loups,
Tremble moins qu’au milieu de ses frères jaloux !



l’âne domestique.


  Ô superbe sauvagerie
  De l’incurable hypocondrie !
  Adieu, rebelle enfant des bois,
  Onagre de la solitude :
  Servir, c’est l’esprit de la Croix ;
  Qu’elle est douce la servitude !
  La plus haute perfection,
  C’est vivre en paix avec ses frères :
  Malheur, malheur aux Solitaires !
  Je crains l’étrange exception !
  J’aime mieux mon dur esclavage
  Que ton esprit d’orgueil sauvage !
  C’est à l’ermite enorgueilli
  Qu’un grand Sage a dit : Vœ solit
  Un seul acte d’obéissance
  Vaut la plus rude austérité ;
  Et la plus grande pénitence,
  C’est de vivre en société :
Lorsque l’on est en tout semblable à tout le monde
On échappe au danger d’une chute profonde ;
Héros facile, on a la consolation
De n’être pas proscrit comme une exception ;
Sans être ostracisé par la foule ennemie,
Sans réveiller en elle ou la crainte ou l’envie,
Aidé par ses égaux, que l’on aide à son tour,
On vit, prôné de tous, dans la paix et l’amour.