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les mendiants de la mort

railles de la ville, revêtues d’une blancheur terne et froide, qui allait en décroissant se perdre dans l’obscurité profonde du lointain. À bord du bâtiment, cette conque, ordinairement si majestueuse et si belle d’un navire, ne montrait, dans les rudes labeurs de déblaiement et d’appareillage, qu’une charpente nue et grossière ; toutes les voiles, toutes les tentes étaient repliées ; sur le pont, ruisselant de pluie, roulaient d’énormes emballages ; le grand mât, sans pavillon, semblait un arbre mort qui a perdu sa couronne ; de ce sommet pendaient des milliers de cordages, croisés, entremêlés en d’informes réseaux, dans lesquels passaient quelques mousses égarés.

Herman parcourait le pont à grands pas, se demandant avec une inquiétude croissante ce qu’on prétendait faire de lui en le jetant sur ce vaisseau, dans quel lieu on pensait le conduire… Il s’arrêta tout à coup frappé d’une impression accablante ; il venait d’entendre les gens de l’équipage parler une langue étrangère… Les regardant alors plus attentivement, il reconnut l’uniforme de la marine américaine : il entendit aussi qu’on fixait à vingt-cinq ou trente jours le temps de la traversée, et que le nom de New-York revenait souvent dans la bouche des marins… Il n’y avait plus de doute, le vaisseau mettait à la voile pour le Nouveau-Monde !

Le proscrit porta la main à sa poitrine, comme si cette révélation subite eût brisé son cœur.

Quitter la France ! mettre les mers entre lui et tout ce qu’il aimait ! ne plus marcher sur le même sol, ne plus respirer le même air que Valentine ! À cette pensée affreuse, il éprouvait un déchirement étrange dans tout son être. Il lui semblait être condamné une seconde fois.

Il s’était retiré précipitamment loin des marins, dont la langue étrangère, odieuse à entendre, était déjà pour lui le commencement de l’exil.

Seul à l’arrière du bâtiment, où il n’y avait que le pilote à la barre et un petit nombre de matelots affairés, il se laissa tomber sur un banc et se pencha vers la mer.

Jamais stupeur si profonde n’avait frappé son âme ; les autres épreuves étaient venues par gradation, celle-ci fondait sur lui au milieu des douceurs de la délivrance et de l’espoir renaissant !… En une minute, la douleur, l’épouvante avaient creusé sur ses traits de fortes traces ; un froid de mort coulait dans ses veines ; il n’avait d’autre mouvement que des frissons douloureux, des soupirs op-