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LE POIDS DU JOUR

moirés sur la paille fine comme une toile. Parfois, très sérieuse, elle cherchait longuement en suçant son pouce ; puis elle déplaçait une aigrette, ajoutait une boucle de soie et criait de joie en voyant que c’était un autre chapeau.

— C’est pour qui, celui-là, maman ? Pour madame Latour, encore ?

— Ah ! non, surtout pas pour madame Latour ! Il est bien trop joli. Il est trop chic ; je ne veux pas le vendre. Tu ne vois pas ça sur la tête de négresse de madame Latour ! Ou sur celle de madame Bigras, non ! Elle aurait l’air d’un parapluie sans manche. À part ça qu’elles n’ont certainement pas les moyens de payer le prix. Il y en a bien pour douze piastres, sans compter la façon. Tu ne vois pas une femme de Louiseville payer quinze ou dix-huit piastres pour un chapeau ! À Montréal, je ne dis pas. Il y en a qui payent cinquante, soixante…

— Soixante piastres pour un chapeau !…

— Et même plus… Mais à Louiseville, tu te rends compte ?…

— Il y a la femme de monsieur Jodoin.

— Penses-tu ! Elle, ne demanderait pas mieux. Mais le notaire, lui, rat comme il est !…

Hélène enlevait en soupirant le grand chapeau à fleurs. Elle en prenait un tout noir, auquel son veuvage trop récent la condamnait pour une autre année encore ; un canotier de paille qu’elle tentait d’aviver en y ajoutant un chou de ruban, un grand nœud plat derrière ou un ornement d’acier mat. Et lorsque cela était à son gré, elle donnait un dernier coup de brosse à sa coiffure montante, puis sortait faire un tour et montrer son chapeau.

Tout le long de la Grande-Rue, les hommes la regardaient venir d’un regard oblique, puis la saluaient d’un mot poli que leurs yeux égrillards démentaient. Mais l’un après l’autre, les rideaux s’écartaient un moment des fenêtres. Des visages maigres se collaient aux vitres pour suivre le plus longtemps possible la veuve audacieuse qui ne portait plus le grand voile, la pleureuse, et dont les lèvres riaient.

Deux ou trois fois le mois, elle allait à Montréal passer la journée pour y faire des achats. Elle prenait le matin, très tôt, à six heures quarante-cinq, ce qu’on appelait couramment « le train des canistres », qui recueillait à chaque station les bidons de lait destinés à la grande ville, et rentrait le soir par le rapide de sept heures vingt. Il arrivait que, trop occupée, elle manquât ce dernier. Elle revenait alors le lendemain midi ; Michel, habitué, ne s’inquiétait point.

Quant à lui, il était entré dans la banque. Tous les matins, il devait se rendre pour neuf heures au bureau dont il avait la clé. Il balayait, puis classait les papiers que le notaire-gérant avait laissés exprès sur le comptoir,