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la chanson des gueux

Et maintenant, qui donc te jettera la pierre,
Disant que tu devais courber ta tête altière,
Et vivre comme nous, pris sous un joug étroit ?
Ô génie ! après tout, n’avais-tu pas le droit,
Pour apaiser ta faim de vivre inassouvie,
Toi qui donnais ton cœur, de dépenser ta vie ?
A-t-on vu les lions ramper sur les genoux ?
Et les dieux sont-ils faits pour vivre comme nous ?

Va donc, dors ton sommeil dans un linceul de gloire,
Puisque te voilà mort, bien qu’on ne puisse y croire.
Toi qui roulais ainsi qu’un fleuve aux larges flots,
Avec un bruit d’éclats de rire et de sanglots,
Tu te perds dans la mort, dans cette mer immense.
Pour la première fois en toi la paix commence.
Mais avec le repos ne viendra pas l’oubli.
Notre regard de ta lumière est tout rempli,
Et l’on en gardera l’éternelle mémoire.
C’est en vain que la nuit jette son ombre noire
Sur les derniers rayons d’un beau soleil couchant.
Aux franges d’un nuage il s’arrête, accrochant
Parmi les lointains bleus de l’horizon qui bouge,
De grands lambeaux de pourpre et des lames d’or rouge.
La nuit a beau gonfler sa robe obscure, il luit.
Quand l’ombre l’a voilé, nos yeux tout pleins de lui,
Sous le ciel ténébreux l’imaginent encore ;
Et demain, quand naîtra la pointe de l’aurore,
Dans l’azur du matin qui va se déployer
C’est son dernier reflet qu’on croit voir flamboyer.