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Miss Howe, à Miss Clarisse Harlowe.

dimanche, 14 mai. J’ignore, ma chère, comment vous êtes actuellement avec M Lovelace ; mais j’appréhende beaucoup que vous ne soyez obligée de le prendre pour seigneur et pour maître. Je l’ai fort maltraité dans ma dernière lettre. Je venais d’apprendre quelques-unes de ses bassesses lorsque j’ai pris la plume ; et mon indignation était fort animée. Mais, après un peu de réflexion, et sur d’autres recherches, je trouve que les faits dont on le charge sont assez anciens, et qu’ils ne sont pas postérieurs du moins au temps depuis lequel il a cherché à vous plaire. C’est dire quelque chose en sa faveur. La conduite généreuse qu’il a tenue à l’égard de la petite fille de l’hôtellerie, est un exemple plus récent à l’avantage de son caractère ; sans parler du témoignage que tout le monde rend à sa bonté pour ses gens et pour ses fermiers. J’approuve beaucoup aussi la proposition qu’il vous fait d’entrer dans la maison de Madame Fretchville, pendant qu’il continuera de demeurer chez l’autre veuve, et jusqu’à ce que vous soyez convenus tous deux de n’occuper qu’une seule maison. C’est une affaire que je souhaiterais de voi déjà conclue. Ne manquez point d’accepter cette offre ; du moins si vous ne vous rencontrez pas bientôt à l’autel, et si vous n’avez pas la compagnie d’une de ses cousines. Une fois mariée, je ne puis m’imaginer que vous ayez de grands malheurs à craindre, quoique moins heureuse peut-être avec lui que vous ne méritez de l’être. Les grands biens qu’il a dans sa province, ceux qui doivent lui revenir, l’attention qu’il donne à ses affaires, votre mérite et son orgueil même, me paroissent des sûretés raisonnables pour vous. Quoique chaque trait particulier que j’apprends de sa méchanceté me blesse et m’irrite, cependant, après tout, lorsque je me donne le tems de réfléchir, ce qu’on m’a dit à son désavantage était compris dans le portrait général que l’intendant de son oncle faisait de lui, et qui vous a été confirmé par Madame Greme. Je ne vois rien, par conséquent, qui doive vous causer d’autre inquiétude sur l’avenir, que pour son propre bien, et pour l’exemple qu’il sera capable de donner à sa propre famille. Il est vrai que c’en est un assez grand sujet ; mais si vous le quittiez à présent, soit malgré lui, soit avec son consentement, sa fortune et ses alliances étant si considérables, sa personne et ses manières si engageantes, et tout le monde vous trouvant aussi excusable par ces raisons que par la folie de vos parens, cette démarche n’aurait pas bonne apparence pour votre réputation. Il me semble donc, après y avoir pensé long-temps, que je ne puis vous donner ce conseil, pendant que vous n’avez aucune raison de vous défier de son honneur. Puisse la vengeance éternelle s’attacher sur ce monstre, s’il donne jamais lieu à des craintes de cette nature ! J’avoue qu’il y a quelque chose d’insupportable dans la conduite qu’il tient avec vous. Sa résignation à vos délais, et sa patience pour l’éloignement où vous le tenez, à l’occasion d’une faute qui doit lui paraître bien plus légère que la punition, me paroissent tout-à-fait inexplicables. Il