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glorieux exploit en Amérique que celui de chasser les Acadiens de leur propre pays. C’est en toutes lettres dans la correspondance. Malheureusement, il faut le répéter : jamais la ruse et l’audace n’avaient trouvé champ plus favorable ; jamais gens n’avaient été mieux préparés à subir l’oppression. Quand on lit le récit circonstancié de la conspiration, l’on est choqué de la simplicité, de l’aveuglement de ce peuple. Les ennemis ne sont qu’une poignée. À la veille d’être déportés, les Acadiens sont 18,000 âmes. En un tour de main, les persécuteurs peuvent être jetés à la mer. Mais non, quand il est évident que le cordon se resserre pour les étouffer, ils livrent leurs armes à deux reprises pour les redemander ensuite naïvement. Lawrence fait saisir leurs prêtres, il s’empare des archives. Nulle résistance. Les malheureux courbent l’échine au moindre signe, ils tendent leurs mains vers les chaînes. Lawrence reçoit des pétitions dont le ton soumis n’est propre qu’à exciter son mépris. Le spectacle de leur embarquement à Grand-Pré et à Beauséjour est véritablement lugubre. Où donc cette fierté que rien n’entame et qui défie les tyrans ? Chez l’Acadien, habitué à la vie paisible, entouré des siens, sans autre ambition que celle qui noue l’idylle des champs à celle du foyer, l’horizon se borne aux vertus familiales. Du reste, ce qu’on entend par patriotisme ou vertu civique, nulle part encore n’a pénétré dans les masses. Le courant vers la liberté telle qu’on l’entend aujourd’hui a été pendant longtemps ignoré ou refoulé. À l’époque des émigrations, les maximes césariennes sont en honneur. « L’État, c’est moi », dit Louis xiv. « Je suis de droit divin, » dit le roi George, ce qui est vrai, non toutefois dans le sens où le monarque l’entend. Mais, après tout, ne serait-ce pas là vues trop humaines ? La Providence qui mène les événements et les hommes, n’aurait-elle pas voulu ménager dans les vertus privées de cet admirable petit peuple une leçon et un exemple ? « Ils furent le sel de la terre, » a dit quelqu’un, avec peut-être beaucoup de philosophie. En retrouvant, aujourd’hui, disséminés sur tous les chemins de l’exil, les descendants de ceux qui furent persécutés pour leur foi en Dieu et ces sentiments qui honorèrent leur cœur, le spectacle de leur progrès, les espérances d’avenir qu’ils font concevoir, ont quelque chose de consolant. Nous assistons certainement à une rénovation du peuple acadien au cœur même de la vieille Acadie. Puisque nul ne sait l’heure, sachons donc attendre !

Les Acadiens, Richard l’a observé, ont rencontré — cela ne pouvait manquer — des écrivains peu sympathiques à leur cause. Goldwin Smith, chez nous, en est un. L’un des plus brillants, et naguère au moins, le plus à la mode, aux États-Unis, Parkman, en est un autre. Richard a consacré plusieurs pages à réfuter ce dernier. Mais en passant des erreurs historiques à la manière d’écrire de l’auteur, il semble avoir dépassé la mesure. Il a vu la méthode de Parkman sous un jour irritant et l’a dit, voilà qui est bien, mais ce qui l’est moins ou ne l’est pas du tout, c’est d’avoir traité l’écrivain avec autant de mépris.

Au fait, Parkman n’avait guère d’excuse pour écrire ainsi qu’il l’a fait, sachant ce qu’il savait, mais au moment où « Acadia » était sur le métier, il avait déjà rétracté quelques erreurs importantes contenues dans « Montcalm et