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une population inquiète et turbulente, prête à s’insurger ; or, il va, il vient, il demande les clefs du presbytère, de l’église, il en fait ses quartiers, il dresse son camp, le fortifie, des escouades de soldats parcourent les campagnes, et tout cela ne produit chez elle aucun mouvement inusité : ses ordres sont accueillis avec soumission et respect ; les travaux des champs se poursuivent avec la même ardeur. Était-ce bien là, dût-il se demander, l’attitude d’une population rebelle ou insoumise ? Venu avec l’esprit d’un général qui marche au combat contre un adversaire aguerri et redoutable, il n’avait devant lui que des hommes paisibles et confiants, des femmes et des enfants inoffensifs. Il se trouvait désarmé. Lui, l’officier valeureux, avide de combats et de gloire, il allait devenir le bourreau d’un peuple soumis et sans défense ; il allait semer sur ses pas la désolation et la ruine, briser l’existence de toute une génération [1]. Non ! on avait dû le tromper ! Ces gens ne pouvaient mériter le sort qu’il allait leur infliger ! « Leur entêtement lui paraissait peut-être stupide, mais il avait pour mobile des sentiments que les hommes ont toujours respectés. Il ne pouvait se dissimuler qu’il y avait de la sincérité dans leur croyance, bien qu’elle lui parût superstitieuse, et dans leur patriotisme, puisqu’ils lui sacrifiaient leurs intérêts ; et il pressentait peut-être que l’histoire serait autrement sévère pour lui que pour ses victimes [2]. »

Telles étaient, croyons-nous, les pensées troublantes qui

  1. C’est trop peu dire : plusieurs générations eut mieux convenu.
  2. Nous avons mis nous-même les guillemets, car ceci est du Casgrain tout pur. (Cf. Pèlerinage, p. 110,) sauf les deux peut-être, et l’histoire au lieu de l’avenir. Ni dans le MS. — fol. 588 ni dans l’édit. angl, (II, 80), il n’y a de référence à cet auteur.