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lité, pour entrer, autant que faire se peut, dans la sienne, et de tenir compte de ses croyances, de son éducation, des circonstances au milieu desquelles il se trouvait. Le Loutre avait tout sacrifié à une idée ; il avait sacrifié les jouissances de cette vie à celles de l’autre. Pour nous, pour l’homme du monde, cet abbé avait des idées fort étroites. Mais qui sait si nos efforts vers l’acquisition de choses frivoles et passagères n’auraient pas paru à cet abbé bien mesquins ? Nous trouvons qu’il y avait de sa part cruauté de priver les Acadiens de leurs biens. Pour lui, ce sacrifice n’était rien à côté de celui de la religion. Le savant plongé dans ses méditations, l’astronome planant par la pensée à travers les mondes infinis, presque étrangers à leurs entours, ont, eux aussi, selon le monde, des idées étroites. Cependant, des hauteurs d’où ces rêveurs nous contemplent, nous agitant fiévreusement comme autant de fourmis, nous devons leur paraître bien infimes.

Les fautes de Le Loutre dépendent plus, croyons-nous, de son esprit mal équilibré que des égarements de son cœur. Comme tous ceux qui sont obsédés par une idée fixe, il était ignorant de la science du monde et impropre au gouvernement des hommes [1].

Ses lettres à ses supérieurs sont empreintes d’une foi ardente et du plus pur esprit évangélique. En 1740, il écrivait à son supérieur : « Souvenez-vous que je ne suis ici que par obéissance à vos ordres ; j’y suis pour la gloire de

  1. Si l’abbé Le Loutre avait été aussi mal équilibré qu’il est dit ici, comment l’évêque de Québec aurait-il pu le nommer Grand-Vicaire ? En l’investissant d’une pareille autorité, ne reconnaissait-il pas au contraire, chez ce prêtre, non seulement des vertus sacerdotales, mais encore des qualités de gouvernant ?