Ouvrir le menu principal

Page:Ribot - Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome 18.djvu/10

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
6
revue philosophique

matique : ils ne servent qu’a amener des équivoques. La certitude est bien un état du sujet, l’évidence est conçue comme une propriété de l’objet : mais la certitude, état du sujet, ne peut se définir que comme la possession de l’objet. Il n’est pas d’expression plus impropre et plus incorrecte que celle de certitude subjective qu’on a vue quelquefois paraître de nos jours : c’est une contradiction dans les termes[1] : la certitude n’a plus rien de la certitude si elle n’est que subjective. De même si l’évidence est une propriété de l’objet, l’objet ne possède cette qualité qu’à la condition d’être représenté dans le sujet : le mot même d’évidence implique la présence d’un être qui voit. Au vrai, quand on parle de certitude ou d’évidence, le sujet et l’objet se confondent et ne font qu’un.

La reconnaissance de cette identité de la certitude et de l’évidence n’a rien d’ailleurs qui doive inquiéter le dogmatisme le plus absolu. On peut dire en effet que si l’évidence se révèle à nous par la certitude, ce qui est le point de vue de la connaissance, la certitude est produite par l’évidence, ce qui est le point de vue de l’existence. C’est parce que une chose est évidente ou vraie, que nous sommes certains ; et c’est parce que nous sommes certains, que nous reconnaissons la chose comme vraie. Mais cette thèse ne peut se soutenir qu’à une condition : si la certitude est produite en nous par cette propriété intrinsèque de l’objet qu’on nomme l’évidence, si elle en est la marque, ou mieux encore l’équivalent, il faut de toute nécessité qu’elle ne puisse être produite que par elle : par suite, il faut qu’en nous elle soit psychologiquement distincte de tous les autres états plus ou moins analogues : il faut qu’en regardant attentivement en nous, nous puissions découvrir une différence spécifique entre la certitude et la croyance.

C’est ce qu’ont expressément reconnu les philosophes qui ont le plus profondément étudié la question. La vérité disent les stoïciens, grave son empreinte dans l’esprit (signat in animo suam speciem), d’une manière si nette, si caractéristique, si unique, qu’une pareille empreinte ne saurait provenir d’un objet sans réalité[2]. C’est la définition même de la représentation compréhensive.

Les stoïciens sont sensualistes et parlent un langage matérialiste : Spinoza, placé à un tout autre point de vue, ne s’exprime pas autre-

  1. C’est un point que M. Rabier a très nettement établi dans son excellente édition du Discours de la Méthode, p. 126. Paris, Delagrave, 1877.
  2. Cic. Acad. II, 24, 77. Hic Zenonem vidisse acute nullum esse visum quod percipi posset, si id tale esset, ab eo quod est, ut ejusmodi ab eo quod non est, posset esse. Cf. ibid., 6, 18, etc.