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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/96

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REVUE POUR LES FRANÇAIS

lérance obligatoire : car la première condition pour être un bon Musulman ne consiste-t-elle pas à mépriser et à détester ceux qui ne le sont pas ?

Rome eut un troisième avantage, celui de ne devoir tenir compte d’aucune rivalité étrangère. Il n’y avait pas d’Europe autour d’elle, donc pas d’équilibre européen à ménager. Une fois Carthage détruite, sa domination devenait incontestée dans la Méditerranée ; les peuples soumis à ses armes en d’autres portions du monde ancien pouvaient lui causer du dommage ou du souci par leurs révoltes. Aucune puissance n’avait le moyen d’intervenir pour l’obliger à renoncer à s’agrandir en Afrique ou réclamer une compensation pour lesdits agrandissements. Nombreuses, au contraire, furent les susceptibilités dont le gouvernement français, sous Charles x et surtout sous Louis-Philippe, eut à tenir compte. L’expédition de 1830, avant même qu’elle fut en route, avait provoqué de la part du cabinet de Londres des observations peu encourageantes et il ne s’en fallut pas de beaucoup que la monarchie de Juillet, à qui l’alliance anglaise importait fort, n’évacuât Alger. Il est certain que l’Europe toute entière aurait témoigné à maintes reprises sa mauvaise humeur et sa jalousie de cette entreprise si les difficultés auxquelles nous nous heurtions et les sacrifices que la conquête algérienne exigeait ne lui avaient paru constituer, somme toute, une charge durable et un embarras permanent qu’il ne lui déplaisait point de voir peser sur la France.

Enfin, dernière supériorité (tout au moins relative), Rome n’hésitait pas sur son droit, sur la légitimité de son action. Par là même qu’elle n’avait pas de rivales, l’internationalisme pour elle ne répondait à aucune réalité ; comme la notion moderne de la liberté n’existait pas davantage, d’où fussent venus aux Romains les scrupules qui plus tard ont souvent ému les Français, les ont fait réfléchir, hésiter, reculer même et de façon imprudente ? Le respect de l’indépendance d’autrui ne les retenait pas et, si même ils l’avaient ressenti, se sentant de race supérieure, ils auraient cru de bon cœur assurer le progrès et le bonheur des races inférieures en les asservissant. C’est là une croyance qui est, chez nous, à l’état intermittent et que nous professons, comme d’ailleurs toutes les grandes nations civilisées, mais sans oser aller jusqu’au bout des conséquences qui en découlent.