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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/86

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REVUE POUR LES FRANÇAIS

du ministère prussien. L’armée allemande enfin se trouvait unifiée entre les mains du roi de Prusse.

Moyennant que dans l’enceinte de cette usine-caserne personne ne bronchât, les Allemands eurent le droit de s’y trouver à l’aise et de compter sur la sollicitude des pouvoirs publics. On leur recommanda de s’enrichir et parce que chez eux tout était à faire et que la main-d’œuvre abondait, parce qu’aussi comme l’a si bien exprimé M. Leygues « le fer appelle l’or », ils s’enrichirent en effet.

L’ordre de choses ainsi établi pouvait vivre assurément. L’erreur était de croire qu’il pût vivre longtemps. Étant donné que Bismarck avait renoncé aux bénéfices de Sadowa pour préparer ceux de Sedan et qu’il avait préféré entamer l’intégrité de la France que de toucher à celle de l’Autriche, — étant donné, d’autre part, qu’il avait orienté vers le travail intensif et rémunérateur une population à laquelle il n’avait assuré ni débouchés, ni marine, ni colonies, deux périls inéluctables s’étaient dessinés aussitôt sur l’horizon : la désagrégation fatale de la portion cisleithane de la monarchie austro-hongroise d’où la majorité slave prenant peu à peu conscience de sa force arriverait à évincer la minorité allemande — et l’asphyxie économique engendrée par l’impossibilité d’écouler une production sans cesse grandissante. Bismarck n’appréhenda point ces périls qu’il ne sut pas apercevoir. Guillaume ii, par bonheur, vit le second et réussit à y parer ; il vit aussi le premier et n’y put rien.

C’est une curieuse figure que celle du troisième empereur allemand de la dynastie Hohenzollern. La critique de tous les pays s’est escrimée sur lui sans succès parce qu’elle a toujours voulu interpréter simultanément sa conscience et sa mentalité. La chose est impossible. Sa conscience et sa mentalité n’ont point le même âge ; une dizaine de siècles les séparent. La première est sacerdotale, la seconde est arriviste. Et qu’elles aient pu cohabiter dans le même être explique qu’il y ait à la fois du suivi et du heurté, du magnifique et du ridicule dans la physionomie et dans les gestes de Guillaume ii. L’Europe compte actuellement deux pontifes si l’on désigne sous ce nom un homme auquel sa fonction donne le sentiment qu’il est, réellement, et non pas symboliquement