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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/462

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REVUE POUR LES FRANÇAIS

Pierre, le pape Léon iii s’approcha de lui et le couronna à l’improviste aux acclamations de tout le peuple. Des circonstances favorables avaient facilité cet aboutissement. Léon iii qui avait succédé à l’aristocrate Adrien était un plébéien, et comme tel, la noblesse romaine lui était hostile ; il avait besoin d’un protecteur contre elle. D’autre part l’impératrice régente d’Orient, Irène, avait fait disparaître son jeune fils pour régner à sa place. L’empire étant ainsi tombé aux mains d’une femme, l’opinion courante en Occident tendait à considérer le trône byzantin comme vacant. Qu’en pensait Charlemagne lui-même ? Assurément il se rendait compte du mouvement populaire qui le portait aux plus hautes destinées et il approuvait ce mouvement. Par la publication des Livres carolins issus du récent concile de Francfort, il avait contribué à répandre cette théorie de la vacance du trône impérial. D’autre part, il n’était pas venu à Rome (où dès 774 il avait fait, après la prise de Pavie et la suppression du royaume lombard, une entrée triomphale) pour y être couronné et l’on sait qu’il commença par témoigner un vif mécontentement de l’initiative prise par le pape d’accord avec les sentiments du peuple. Toute fois il se garda de refuser l’empire mais, quittant Rome, il se retira à Aix-la-Chapelle pour y passer une année dans le calme et la réflexion.

Fustel de Coulanges a dit que Charlemagne n’avait pas gouverné comme empereur autrement qu’il n’avait gouverne comme roi. La chose est parfaitement exacte. Mais c’est la condamnation de Charlemagne et l’aveu qu’il ne sut pas être empereur. Et de fait, il se conduisit plutôt comme un pape actif, si l’on ose ainsi dire, ne laissant au pape passif — celui de Rome — que le soin d’implorer Dieu. Le clergé fut constamment sous sa dépendance directe ; il dicta souvent ses volontés aux conciles. Son perpétuel souci fut, comme l’indiquent les capitulaires fameux de l’an 802, d’assurer la justice aux églises de Dieu, aux pauvres, aux veuves, aux orphelins » et d’obliger ses peuples à vivre « les uns avec les autres dans la paix absolue et la charité ». C’était là un sublime programme moral encore que, pour l’imposer, Charlemagne qui avait pourtant le cœur compatissant et qui était accessible à tous, n’ait pas hésité à commettre et à ordonner mille cruautés. Mais, en politique, c’était un programme négatif. Les peuples avaient pu, ainsi que nous l’avons dit plus haut, s’imaginer que la pratique universelle du christianisme suffirait à leur apporter le bonheur ; par-