Ouvrir le menu principal

Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/35

Cette page a été validée par deux contributeurs.
21
LA POLOGNE INCONNUE

L’introduction du servage

Plus on pénètre dans les régions encore obscures de l’histoire polonaise, puis on admire l’étonnante avance qu’en bien des points ce grand pays avait réalisé sur son temps et plus l’on est obligé de constater aussi que cette avance fut précisément la cause première et supérieure de sa déchéance. Il était trop tôt pour la tolérance, trop tôt pour la liberté. Cette dernière avait atteint dès le principe à un degré encore inconnu. Tandis que le servage existait dans toute l’Europe, le paysan polonais jouissait d’une indépendance presque complète. Le fait a été nié par les intéressés, mais, établi par le comte de Moltke dans son remarquable ouvrage sur la Pologne, il doit être admis par tous les historiens sérieux. Le paysan n’appartenait pas au seigneur et pouvait posséder la terre ; la juridiction seigneuriale ne s’étendait même pas sur lui ; sauf certaines exceptions, il relevait de la justice des gouverneurs royaux. Cet état de choses disparut en Pologne pendant qu’il s’établissait au dehors. Il disparut sous la poussée de la noblesse abusant de parlementarisme et se servant de lui pour se faire attribuer des privilèges de plus en plus excessifs. À la mort de Sigismond ii, le dernier des Jagellons, l’élection royale, de fictive qu’elle avait été le plus souvent sous cette puissante dynastie, devint une réalité tumultueuse. On raconte que la plaine de Praga, malgré ses vingt kilomètres de circonférence, fut à peine assez grande pour contenir la foule des nobles venus pour voter. Ils étaient fiers sans doute du nombre et de la qualité des candidats : un archiduc d’Autriche, un prince suédois, le tsar de Russie et le frère du roi de France se disputaient leurs suffrages. Ils choisirent ce dernier, Henri de Valois, duc d’Anjou, non sans lui avoir imposé les déplorables Pacta conventa dont nous avons parlé plus haut. Le nouveau roi ne tarda pas à abandonner son royaume, la mort de Charles ix ayant fait de lui Henri iii de France. Alors on élut Bathori, prince de Transylvanie, si diminuées que fussent les prérogatives souveraines, cet homme capable et énergique sut faire quelque bien à ses sujets d’aventure ; mais les précautions prises contre son pouvoir l’empêchèrent de donner sa mesure. Au contraire, elles ne neutralisèrent