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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/313

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L’AMÉRIQUE AUX AMÉRICAINS

continents américains Nord et Sud, ni ne pourraient intervenir dans les affaires intérieures de ces continents. Et il basait son droit de protestation contre une intervention européenne quelconque sur son abstention des affaires européennes. Ces déclarations, si formelles qu’elles fussent, admettaient un tempérament, car Monroë repoussait toute idée d’hostilité contre les colonies européennes alors existantes en terre américaine. En somme, les déclarations de Monroë constituaient une réponse à l’attitude actuellement agressive de la Russie et prochainement menaçante de la Sainte-Alliance ; elles définissaient la position prise par les États-Unis à un moment déterminé, devant un groupe de faits déterminés. Et il ressort manifestement de la lecture et de l’analyse du texte que Monroë n’avait nullement pour objet de régler pour toujours et d’une manière invariable le principe sur lequel devait être basée la politique extérieure des États-Unis. La déclaration de 1823 relève au premier chef de l’opportunisme.

Unanimement approuvée par tous les partis politiques aux États-Unis, le message présidentiel reçut un fort mauvais accueil de l’Europe continentale indignée qu’une nation de parvenus voulut, au mépris des puissances civilisées du monde, faire prévaloir des principes inadmissibles. L’Angleterre donna sa pleine approbation à la partie du message qui avait trait à l’intervention européenne en Amérique, mais, suivant le mot de Canning, elle jugea « extraordinaire » la prohibition relative à la colonisation future des Européens en terre américaine.

Si, au contraire, le verdict d’approbation fut unanime aux États-Unis, c’est que Monroë avait résumé en quelques formules des idées qui, depuis des années déjà, trouvaient un écho dans le cœur des Américains. Il serait aisé de relever les éléments de la « Doctrine » dans des écrits remontant à 1780, comme par exemple, le Mémoire de Pownall aux souverains de l’Europe, et depuis cette époque on les trouverait maintes fois exprimés dans la correspondance ou dans les discours de Jefferson, de Washington, de Madison et de John Adams. D’ailleurs, ces idées elles-mêmes avaient été imposées par des nécessités politiques. Leur faiblesse matérielle avait contraint les États-Unis à suivre, à leur début, une politique d’isolement. Mais la résolution de se tenir à l’écart des affaires de l’Ancien Monde avait eu pour corollaire de ne pas permettre à l’Ancien Monde de s’immiscer dans les affaires du Nouveau.