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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/299

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CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE

ciellement d’« ouvrir » leur territoire aux entreprises modernes est significatif et mérite de retenir votre attention, lecteur.

Depuis longtemps, on vous répète que la Chine s’ouvre, et vous n’en croyez rien, parce que les progrès déjà réalisés par elle vous paraissent infimes en comparaison des nôtres. C’est un tort de juger des peuples aussi lointains uniquement par rapport à nous-mêmes. La Chine a pu réaliser depuis dix ans d’immenses progrès et se trouver encore très loin de nous égaler. N’oubliez pas, en effet, que si la Chine a possédé avant l’Europe une haute civilisation, elle est demeurée pendant deux mille ans au moins stationnaire quant aux progrès matériels. La réformer du jour au lendemain, c’eût été l’affoler : les Européens, dont l’imprévoyance et la naïveté vis-à-vis du monde jaune furent stupéfiantes, l’ont voulu, mais la Chine ne s’est pas laissée faire, heureusement pour elle et pour nous. « On répète souvent, nous disait un jour, à Péking, un vice-ministre des Affaires étrangères bien connu pour ses opinions libérales, que l’empire chinois est un vieil édifice vermoulu : c’est là une raison suffisante pour le traiter doucement. Nous comprenons, aussi bien que vous, la nécessité d’un changement, mais nous savons mieux que vous ce qui nous convient. La rénovation d’un pays aussi vaste que le nôtre ne peut s’effectuer en quelques semaines. Laissez-nous faire et vous verrez le Céleste Empire vers 1930. » Ce grand mandarin parlait d’or, et si les représentants de l’Europe en Chine avaient toujours témoigné d’autant de patience et de modération que lui-même, bien des difficultés eussent été évitées.

La vérité, c’est qu’en voulant réformer l’empire chinois — dans l’unique but d’en rendre l’exploitation plus aisée — l’Europe a totalement ignoré l’esprit chinois, le passé chinois, la morale chinoise, les us et coutumes chinois. Il en est résulté que les populations locales, en présence du « péril blanc » qui les menaçait, n’ont songé qu’à se défendre et nous ont pris en haine. On vous dira que le Chinois a l’horreur innée du progrès : n’en croyez rien. Il a l’horreur du progrès tel que nous le lui avons révélé, à coups de bâton, à force d’abus outrageants. Mais soyez persuadé que le Chinois est l’homme du monde le plus pratique et que, si, au lieu de lui imposer violemment nos perfectionnements matériels, nous avions pris la peine de lui en démontrer l’utilité, il aurait bien vite consenti à les adopter. Vous en aurez la preuve avant quelques années : l’évolution se fera, lentement, mais