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Page:Revue pour les français, T1, 1906.djvu/159

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À TRAVERS LA SUISSE MODERNE

pays, notamment en Allemagne, on peut évaluer à trente mille le chiffre des contingents que, vers 1787, l’Europe empruntait à la Suisse. Voilà, n’est-il pas vrai, les éléments d’une puissante hérédité militaire ?

Vous en devineriez l’influence si, par exemple, à quelque revue, vous voyiez passer dans des prairies détrempées la solide infanterie bernoise contrastant avec les fantassins vaudois, fribourgeois ou genevois qui composent la majeure partie du ier corps. Ceux-là ne descendent pas d’aventuriers héroïques ; ils sont moins accoutumés aux rigueurs de la discipline et le harnais, parfois, leur semble lourd. Pourtant, leur éducation se poursuit rapide ; leurs efforts sont visibles et constants. Il est hors de doute qu’en ceci l’action des vieux cantons ne s’exerce de façon prépondérante sur l’ensemble du pays et que la diffusion de l’esprit militaire n’y soit en progrès régulier.

Dès 1786, le général Zur Lauben réclamait une refonte générale de l’armée suisse : la solde égale, l’instruction uniforme, l’étude des tactiques spéciales aux pays de montagne, l’unité de direction et de commandement, la construction des places fortes indispensables. « Salut, disait-il, dans le langage fleuri de l’époque, — salut à l’État qui, au sein de la paix la plus profonde, n’oublie pas les armes auxquelles il doit, avec la liberté, le respect dont il est entouré ! » Ces paroles-là résumaient, sous leur apparence ampoulée, un programme de réformes précis et judicieux. La réalisation en fut lente ; il fallut plus de cent ans et plus d’une leçon douloureuse pour que les cantons consentissent, entre les mains du gouvernement fédéral, les abdications nécessaires. Depuis 1874. c’est un fait accompli ; l’armée suisse peut se développer librement ; elle a conquis cette unité si nécessaire à son perfectionnement.

Jusqu’ici on a peu parlé d’elle ; encore que signés de noms compétents, les éloges qu’elle a mérités émanent de spécialistes dont le public n’est pas accoutumé à recueillir les avis. Et comme son organisation est aussi illogique qu’ingénieuse, aussi compliquée qu’efficace, les vulgarisateurs ne se sont point risqués à la décrire. L’armée suisse peut passer, si l’on veut, pour une armée de milices encore que ce mot désigne improprement une institution où beaucoup de rouages sont permanents. Or, quiconque l’étudiera constatera que les résultats vraiment admirables auxquels nos voisins sont parvenus ne modifient en rien — mais confirment au contraire — les vieilles doctrines de nos pères sur l’organisation et la