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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/98

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dit le mariage entre les individus de la même horde », préparant ainsi un changement profond dans les mœurs. Une telle loi, en effet, sans supprimer tout-à-fait la promiscuité, devait au moins avoir pour résultat de la restreindre, en mettant un terme aux unions entre frères et sœurs.

Mais, direz-vous, ce n’est qu’une hypothèse. Sans doute, vous répond-on ; mais c’est du moins une hypothèse conforme à certains faits, et qui peut seule rendre compte d’un système de parenté très-répandu, puisqu’on le retrouve en Asie, chez les plus anciennes populations dravidiennes, et chez les Peaux-Rouges de l’Amérique : Un Peau-Rouge dira, par exemple : « Le fils de mon frère est mon fils ; mais le fils de ma sœur n’est que mon neveu. » Rien de plus clair dans l’hypothèse de l’exogamie : comme il m’est interdit de cohabiter avec ma sœur, ses enfants ne peuvent, être que mes neveux ; tandis que, rien ne s’opposant à mon union avec la femme de mon frère, les fils de mon frère pourraient aussi bien être les miens. Il est vrai que les Peaux-Rouges eux- mêmes se sont élevés depuis longtemps déjà fort au-dessus de la demi-promiscuité à laquelle nous reporte cette nomenclature des parentés ; mais est-ce la première fois qu’un vestige du passé se serait transmis sans utilité de génération en génération, et serait resté comme « l’empreinte fossile » d’un usage perdu ?

Mais quelles causes, demandera-t-on, auraient donné naissance à cet usage de l’exogamie ? Il est peu probable, d’après tout ce qui précède, que ce soit l’horreur instinctive de l’inceste. On trouve, il est vrai, des peuplades nombreuses dont les coutumes, toutes barbares qu’elles sont encore, témoignent d’une tendance énergique à supprimer les unions incestueuses ; mais il faut sans doute voir dans cette tendance une réaction contre le passé, et plutôt un effet qu’une cause de l’exogamie. — On ne peut guère croire non plus que les mariages dans l’intérieur de la horde aient été prohibés parce qu’on avait reconnu l’avantage des croisements. C’est là une observation bien savante pour l’époque anté-historique qui nous occupe. Si l’exogamie est admise, il est évidemment plus simple et plus naturel de l’attribuer à la nécessité ! Selon M. Mac Lennan elle aurait été une conséquence indirecte de la misère. On ne le sait que trop, en effet, l’extrême misère des hordes sauvages les pousse fatalement à l’infanticide, et les filles en sont partout les seules ou les premières victimes comme ne pouvant être que d’un faible secours à la communauté. Les femmes venant ainsi à manquer dans la horde, on a dû être naturellement conduit à s’en procurer par le rapt. — Mais, comme le fait très-bien observer M. Giraud-Teulon, le rapt même n’eût pas été possible, si le meurtre des nouveaux-nés féminins eût été pratiqué en même temps dans toutes les hordes rivales. Il ne faut donc pas abuser de cette explication, qui tombe d’elle-même si on veut la donner pour unique et universelle. Il nous semble que l’apparition de l’exogamie serait suffisamment expliquée par ce qui a été dit plus haut, sans faire intervenir l’infanticide. Il était naturel que, dans la lutte incessante entre les