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rata, désireux d’avoir un héritier et un défenseur, ne songe pas à se marier lui-même, mais cherche un époux pour sa sœur. C’est précisément ce qu’il devait faire dans le système de la parenté par les femmes tandis qu’on ne voit aucune autre explication satisfaisante d’une pareille singularité.

Voyons en effet quelles conséquences découlent de ce principe de la filiation par les femmes, et comment il influe sur le droit civil et politique des peuples qui le suivent. — Chez presque tous ces peuples, « les titres, les droits et les biens ne s’héritent que par la ligne féminine ; la succession passe le plus ordinairement au fils de la sœur du défunt, non à son fils direct. »

Cet ordre de succession en ligne indirecte par le neveu utérin se rencontre en Océanie, en Amérique et chez presque tous les indigènes africains. Non-seulement les biens privés, mais encore les dignités politiques et parfois sacerdotales s’héritent de cette manière. La vendetta, ou obligation de venger le défunt, fait, comme on le sait ; partie de l’héritage, et se règle de même. Cette obligation découle donc chez les peuples qui nous occupent, de la parenté maternelle : elle incombe non pas aux fils du mort, mais à ceux de sa sœur. « Si une femme a été tuée, le droit de la venger appartient en premier lieu à ses enfants, à leur défaut, à son frère utérin, et en dernière instance au fils de sa sœur, mais jamais à son mari… » — « Partout où règne ce droit successoral, les rapports, si naturels à nos yeux, entre le père et le fils n’existent pas, et souvent, lorsqu’ils se manifestent, ce n’est d’abord que pour revêtir un caractère d’hostilité. » Sur la, côte occidentale de l’Afrique on voit le père vendre ses enfants, et réciproquement, les enfants se saisir de leur père, s’ils le peuvent, l’enchaîner et le conduire au comptoir voisin.

Mais la plupart du temps les enfants sont entièrement inconnus à leur père et le père à ses enfants. « Le trait distinctif de cette famille par les femmes, c’est d’être sans père. L’oncle y exerce souvent l’autorité du patriarche ; le mari n’a qu’une fonction : procréer. Il n’est qu’un amant légal, parfois même un simple esclave, et lorsqu’il entre dans la maison de sa femme, c’est autant pour servir que pour épouser. »

Les enfants portent le nom des mères, lequel descend seul le cours des générations ; « le père n’est qu’un personnage épisodique qui ne transmet pas le sien. » Parfois même, chose plus curieuse encore, il le perd (comme à Sumatra), pour prendre celui de l’enfant nouveau-né : « Il se nomme à partir de ce jour, père d’un tel ; sa personnalité est absorbée par celle du fils de sa femme. »

La femme, dans cet état social, est si bien le centre et l’âme de la famille, que, au lieu de suivre son mari, elle continue souvent à résider, après le mariage, avec sa mère et ses frères sous sa hutte natale. C’est là qu’elle reçoit son époux, ou plutôt ses époux, car ordinairement, à cet humble degré de civilisation, la polyandrie est dans les mœurs. Au Malabar, « la femme a droit d’épouser jusqu’à douze maris,