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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/92

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Eh bien ! quoique M. Giraud-Teulon ne paraisse pas avoir pleinement conscience de celle difficulté (il ne fait, du moins, aucune «illusion au vif débat soulevé chez nous sur ce point, à l’occasion du livre de sir John Lubbock), nous devons lui rendre celle justice, qu’il donne aussi peu de prise que possible à l’objection. On dirait que, sans la formuler, il la pressent. Il n’y répond pas explicitement, mais il fait mieux, en quelque sorte : il nous fournit de quoi y répondre.

Ce n’est pas arbitrairement qu’il assimile à la barbarie de tels sauvages contemporains la barbarie supposée de nos ancêtres. Ce qui lui suggère ce rapprochement, c’est ce fait très-digne de remarque, que, chez certaines peuplades, nous assistons pour ainsi dire, en ce qui concerne la famille, à la transition d’un système à l’autre ; à l’apparition de la famille patriarcale, succédant manifestement au régime inférieur du « Mutterrecht. » — « Plusieurs nations indiennes ont aujourd’hui adopté le système de la filiation par les mâles…, chez lesquelles on s’accorde à constater que cet usage est une innovation de date relativement récente. — La filiation par les femmes a jadis été universelle parmi toutes les populations aborigènes de l’Amérique. »

L’analogie conduit donc à chercher aussi dans le passé des races supérieures, des vestiges d’un âge ante-patriarcal. Or, ces vestiges ne font pas entièrement défaut : bien plus, il y en a de fort remarquables. Nous n’avons pas pu vérifier toutes les citations empruntées aux écrivains de l’antiquité ; mais toutes celles que nous avons contrôlées sont d’une exactitude scrupuleuse. L’importance en est considérable pour la thèse de notre auteur : qu’on en juge par ce passage d’Hérodote, I, 173. « Chez les Lyciens, dit-il, existe (on voit qu’il s’agit de son propre temps) une coutume singulière : ils prennent le nom de leur mère et non pas celui de leur père. Si l’on demande à un Lycien à quelle famille il appartient, il indiquera la généalogie de sa mère et des aïeules de sa mère ; si une femme libre vient à s’unir avec un esclave, les enfants sont considérés comme de sang de noble ; mais si, au contraire, un citoyen, même du rang le plus illustre, prend pour femme une concubine ou une étrangère, les enfants sont exclus des honneurs. » Nicolas de Damas dit de son côté : « Les Lyciens rendent plus d’honneur aux femmes qu’aux hommes ; ils portent le nom de leur mère, et laissent leur héritage aux filles, non à leurs fils. » — « Dans beaucoup d’inscriptions étrusques, la mention du nom de la mère paraît former la partie la plus importante des indications généalogiques. (Exemple : Lars Caius, fils Caulia.) » De même dans les inscriptions égyptiennes, « les filiations, dit Champollion, sont plus ordinairement exprimées par les noms de la mère que par ceux du père. » Il en est où un monarque justifie son élévation au trône en nommant les mères de sa mère jusqu’au sixième degré. (G. Maspero, Revue Archéol., mai 1873.) Enfin dans la race aryenne elle-même la parenté aurait aussi été jadis réglée par la « généalogie utérine, » si l’on en juge par certains indices tirés des grands poèmes indous. Par exemple un personnage du Maha-Bha-