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Comme le mot instinct, dans la langue des naturalistes, a une autre acception ; comme il pourrait tout aussi bien s’appliquer aux phénomènes intellectuels qu’aux phénomènes moraux, l’expression de facultés instinctives ne peut guère qu’embrouiller la nomenclature, d’autant plus qu’elle n’est pas employée pour désigner les mauvais penchants que M. Despine « ne veut pas décorer du nom de facultés. »

L’auteur ne donne pas de classification de ces facultés, il ne les décrit pas. C’est à peine s’il en donne une énumération, où l’on trouve les choses les plus disparates, telles que « l’amour, institué par le Créateur, » la politesse, la causalité, le sens moral. Mais le point sur lequel il insiste, qui, avec la théorie de la liberté, est le nœud de tout l’ouvrage, c’est la prépondérance des passions, des sentiments, sur les phénomènes intellectuels.

L’intelligence ne peut rien par elle-même ; elle n’agit qu’à propos des facultés morales. C’est l’instinct qui nous conduit ; et il le fait de deux manières, par l’intérêt ou par le devoir. Aussi M. Despine qui a une tendance à rejeter les lois en psychologie, les lois de l’association des idées, par exemple, en admet pourtant une qu’il formule de la manière suivante : « Lorsque les éléments instinctifs se manifestent dans l’esprit, la faculté réflective fonctionne toujours dans le sens de ces éléments instinctifs, » et qu’il résume en disant que « l’homme ne pense que comme il sent. »

C’est l’intérêt qui est le grand mobile de nos actions : « L’homme veut toujours faire ce qu’il désire le plus, lorsqu’il ne se sent pas obligé, par le sentiment du devoir, à faire ce qu’il désire le moins. »

Quant au sentiment du devoir , « l’obligation par la conscience de faire le bien parce qu’il est le bien », il intervient rarement ; d’ailleurs il n’est pas le partage de tous ; il est ignoré des races inférieures ; et même dans les races supérieures, il est réservé aux âmes d’élite. C’est lui qui est le fondement de la morale véritable ; et si les philosophes ne s’accordent pas tous sur ce point, c’est que « la faculté morale la plus élevée est aussi la plus rare de toutes, et que parfois elle semble être ignorée de personnes puissamment douées sous le rapport des facultés intellectuelles » (p. 111 et suiv.). « La preuve de l’existence de ce sentiment nous la trouvons dans notre conscience. C’est notre conscience en effet qui, par l’affirmation de ce qu’elle éprouve, fournit la meilleure preuve de l’existence de tel ou tel sentiment, » p. 45.

Dans la philosophie spiritualiste, le devoir est. également considéré comme le fondement de la morale. Mais ce fondement est intellectuel et non moral. On parle de l’idée du devoir et non du sentiment du devoir. Nous ne nions point l’existence de cette idée ou de ce sentiment et nous n’avons aucune intention de soulever ici cette question. Entre ces deux solutions subjectives, nous ne voulons point choisir. Faisons remarquer seulement combien il est dangereux et précaire de donner comme base à la morale, un fait de conscience qui est si discuté. Et d’autre part, est-ce un argument de n’accorder à ses adversaires