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notre analyse. Nous pouvons seulement supposer que tout se passe là d’une manière analogue, quoique plus complexe.

Notre théorie, ajoute M. Horwicz, s’accorde très-bien avec ce fait connu, que les sentiments n’ont par eux-mêmes qu’un très-faible pouvoir de reproduction (par exemple nous n’avons qu’une représentation très affaiblie d’un mal de dent passé), et même l’explique. Au premier abord, il semble qu’il y a là une contradiction ; car si le sentiment joue le rôle que nous lui attribuons, comment ne se reproduit- il pas avec la plus grande facilité ? — « Cette exception confirme notre règle. Ce n’est pas, en effet, le sentiment en lui-même qui est le facteur élémentaire du souvenir, mais c’est le sentiment dans son rapport nécessaire avec le mouvement et les modifications qui s’ensuivent. Le sentiment est le support médiat, non immédiat de l’association. C’est ce qui explique comment le sentiment peut dominer et déterminer les liaisons internes et en même temps n’être que très-difficilement reproduit »[1].

Ce rôle du sentiment va nous éclairer aussi sur un point obscur et jusqu’à présent inexpliqué des lois de l’association. La nouvelle psychologie les ramène à deux : 1° loi de contiguïté dans le temps et l’espace ; 2° loi de ressemblance (identité, analogie, contraste). Il est clair que le contraste ne peut pas, sans violence, rentrer dans le cadre de la loi à laquelle on l’attribue. On en est réduit à dire que le contraste est une espèce de ressemblance, ce qui équivaut à nier l’association par contraste. Car, si les idées contraires ne se suscitent que par ce qu’elles ont de commun, il est clair que c’est l’analogie et non le contraste qui les fait s’associer. Un désert devrait nous faire penser à d’autres déserts et non, comme il le fait souvent, à des campagnes verdoyantes. Mais ce cas et ceux de même nature s’expliquent en réalité par l’influence du sentiment. Ce qui caractérise les sentiments, c’est qu’en eux les deux formes opposées du plaisir et de la douleur sont dans une dépendance réciproque. Le même sentiment se produit sous la forme tantôt d’une tendance au rapprochement, tantôt d’une tendance à l’éloignement. Les idées correspondant à ces

  1. Voici un passage de l’auteur qui peut nous éclairer sur sa manière de considérer le sentiment : « Il est très-différent, dit-il, d’avoir une connaissance théorique et d’agir en conséquence. Tous les hommes savent bien qu’il faut économiser son temps, sa santé, son argent, et beaucoup n’en font rien. Il faut donc que, dans beaucoup de cas, notre connaissance se change en volonté, comme les aliments se changent en chyle et en sang. Il faut un facteur intermédiaire qui change la connaissance en désir, comme la diatase change l’amidon en sucre. Cet intermédiaire, c’est le sentiment. L’idée accompagnée d’un sentiment se change en un désir correspondant à ce sentiment ; sinon, non. »