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HORWICZ. — DÉVELOPPEMENT DE LA VOLONTÉ 489

par la diversité des conditions extérieures de la vie, c’est à la ma­nière dont l’individu suit ses désirs que nous empruntons les motifs principaux de notre appréciation de la valeur ou de l’indignité mo­rale des autres hommes. Si nous considérons les différents états, par exemple, de juriste, de médecin, de marchand, d ouvrier, de journalier, nous trouvons que chacun d’eux a sa science et son art particuliers, une activité physique et intellectuelle spéciale. Mais l’énergie de la volonté, nécessaire à l’un comme à l’autre pour se livrer à son état avec succès, est en général la même. Or l’objet de nos recherches d’aujourd’hui est justement ce qui est commun à toutes les conditions ou, pour nous servir d’une expression plus générale, à tous nos désirs auxquels les sensations, dont ils sont issus, communiquent une si riche variété.

Tout le monde sait, qu’en morale l’on distingue des désirs supé­rieurs (moraux, intellectuels) et des désirs inférieurs (sensuels). Or on pourrait croire tout simplement que les désirs inférieurs correspon­dent aux sensations physiques, les désirs supérieurs aux sentiments esthétiques, intellectuels et moraux Mais la question ne se laisse nullement formuler d’une manière si simple. Selon les circonstances il peut être très-raisonnable de s’abandonner à une simple sensation physique et de mettre à la porte les sentiments intellectuels et moraux les plus élevés, par exemple, de fermer le livre le soir à 11 heures et d’aller se coucher au lieu de travailler plus longtemps. Ce qui dans certaines circonstances données peut être très-bon, raisonnable et nécessaire, ne l’est peut-être nullement dans d’autres.

Vous voyez suspendu à un arbre un fruit qui excite votre appétit et vous réprimez le mouvement involontaire d’étendre la main vers lui, parce que vous n’avez pas le droit de le cueillir ; ou vous aper­cevez ce même fruit sur le marché, vous êtes tenté de l’acheter, mais vous pensez que vous pouvez faire un meilleur emploi de votre argent en achetant d’autres objets. Dans les deux cas ce mouvement de la volonté, qui nous fait réprimer l’appétit, est un mouvement supérieur en comparaison du désir inférieur, sensuel. Mais il est évident en même temps que la différence en apparence si fondamen­tale n’est que relative. Sans doute dans le premier cas le sentiment du droit, qui nous défend d’empiéter sur la propriété d’autrui, est conforme à une prescription morale, élevée ; mais dans le deuxième cas, si quelqu’un ne dépense pas son argent pour du fruit, parce qu’il veut acheter de la bière, un appétit physique est tout à fait équivalent à l’autre. Et même dans le premier cas on peut se demander : qu’est-ce donc que ce sentiment du droit ? n’est-ce pas en grande partie la crainte de la punition, de la honte, une maxime