Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/466

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
458
revue philosophique

expliquer la moindre sensation de son, de lumière, de chaleur, de goût, etc. « Malgré tous les progrès de la science, malgré toutes les transformations de l’idée d’atome, l’abîme est demeuré aussi grand, et il ne diminuera point si Ton arrive à constituer une théorie complète des fonctions du cerveau, et à indiquer exactement, avec leur origine et leurs suites, les mouvements mécaniques qui répondent à la sensation ou, en d’autres termes, qui la font naître. » Ainsi, d’après Lange, il n’est point douteux que la science ne parvienne à ramener toutes les actions de l’homme, et partant toutes ses pensées, à des dégagements de force nerveuse ayant lieu dans le cerveau, consécutivement aux excitations des nerfs, d’après les seules lois de la conservation de l’énergie : mais il nous est éternellement interdit de trouver le terme intermédiaire qui sépare la sensation du processus nerveux. Avec tout le respect qu’impose la parole d’un tel maître, il est peut-être permis de faire ici d’expresses réserves. Outre que l’on commence à ne plus voir dans lé mouvement nerveux et dans la pensée qu’un seul et même fait envisagé sous deux faces différentes, au point de vue objectif et au point de vue subjectif, — explication qui simplifie très-fort le problème, si elle ne le résout pas encore, — il est toujours téméraire de faire des prédictions à si long terme. Qu’est-ce que l’homme, d’ailleurs, pour parler de l’éternité ?

Ce qui est vrai, et ce que presque tout le monde admettra avec Lange, en vertu du principe de l’inconcevabilité du contraire, c’est que Démocrite a eu raison de montrer le caractère absolument subjectif de nos sensations : c’est dans l’opinion qu’existe le doux, dans l’opinion l’amer, dans l’opinion le chaud, dans l’opinion le froid, dans l’opinion la couleur ; rien n’existe en réalité que les atomes et le vide, νόμῳ γλυϰύ, [ϰαὶ] νόμῳ πιϰρόν, νόμῳ θερμόν, ψυχρόν, νόμῳ χροιή· ἐτεῇ δὲ ἄτομα ϰαὶ ϰενόν. L’influence de l’école éléatique paraît ici, comme plus haut, dans la conception de l’être. Démocrite transporte aux qualités sensibles des corps ce que les Éléates disaient du mouvement et du changement : elles ne sont qu’une pure apparence. Les différences de toutes choses, disait Démocrite, dérivent de la diversité des atomes qui les constituent, quant au nombre, à la grandeur, à la forme et à la situation[1]. Point de différence qualitative, point « d’états internes » des atomes : ils n’agissent les uns sur les autres que par pression et par choc. Ainsi la nature de nos impressions subjectives dépend des divers groupements des atomes en figures qui rappellent

  1. Arist. Métaphys. I, iii. « Ils disent que les différences de l’être viennent de la configuration, de l’arrangement et de la tournure ; or, la configuration c’est la forme, l’arrangement c’est l’ordre, la tournure, c’est la position. Ainsi A diffère de N par la forme, AN de NA par l’ordre, et Z de N par la position. »