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plications sont tellement ridicules, qu’on pourrait les croire inventées pour ridiculiser la théorie elle-même. Lorsque Voltaire, qui était cependant, comme il le dit lui même, un cause-finalier, nous dit dans Candide : « Les nez sont faits pour porter des lunettes ; aussi portons-nous des lunettes ; » il ne dit rien de plus plaisant que quelques-unes des assertions de Bernardin de Saint-Pierre dans ses Études et dans ses Harmonies de la nature. M. Biot[1], dans un charmant article sur « les idées exactes en littérature, » en a cité quelques exemples, qui sont à peine croyables. Ainsi, suivant Bernardin de Saint-Pierre, « les chiens sont pour l’ordinaire de deux teintes opposées, l’une claire et l’autre rembrunie, afin que quelque part qu’ils soient dans la maison, ils puissent être aperçus sur les meubles, avec la couleur desquels on les confondrait… Les puces se jettent partout où elles sont sur les couleurs blanches. Cet instinct leur a été donné afin que nous puissions les attraper plus aisément. » À ces exemples plaisants cités par M. Biot, on peut en ajouter d’autres qui ne le sont pas moins. Ainsi Bernardin de Saint-Pierre nous apprend « que le melon a été divisé en tranches par la nature, afin d’être mangé en famille ; » et il ajoute, que « la citrouille, étant plus grosse, peut être mangée avec les voisins[2]. » En lisant de pareilles puérilités, on s’écrie à bon droit avec M. Biot : « Franchement sont-ce là des harmonies de la nature ? » Un auteur anglais, Buckland[3], se demande pourquoi l’agneau est mangé par le loup, et il répond : « que c’est là une preuve de la bonté de la Providence : car il échappe par là à la maladie et à la vieillesse. » De pareilles apologies de la Providence font plus d’athées que de croyants ; tout au plus seraient-elles excusables, adressées à des enfants ; mais la philosophie est faite pour parler aux hommes.

Si nous résumons ce qu’il y a de commun dans tous les abus que nous venons de signaler, nous verrons que l’erreur ne consiste pas à admettre des causes finales, mais à en supposer de fausses. Qu’il y ait des causes finales erronées et arbitraires, cela n’est pas douteux ; qu’il n’y en ait pas du tout, c’est une autre question. Les hommes se sont aussi souvent trompés sur les causes efficientes que sur les causes finales ; ils ont prêté aussi souvent à la nature de fausses propriétés que de fausses intentions. Mais de même que les erreurs commises en matière de cause efficiente n’ont point empêché les savants de croire qu’il y a des causes véritables, de même les illusions et les préjugés du vulgaire relativement aux causes finales

  1. Biot, Mélanges, t. I.
  2. Études de la nature, étude XI, Harmonies végétales.
  3. Cité par Jules Simon, dans son livre de la Religion naturelle, 2e part., ch. i.