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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/451

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cause unique, là où il faudrait en reconnaître une multitude, et d’avoir échoué dans sa prétention de faire une théorie complète dont l’impuissance est, selon lui, évidente, précisément dans les cas les plus simples et les plus familiers. Ainsi, d’après cette grande loi de l’activité, il devrait y avoir un plaisir toutes les fois que s’exerce l’organe du goût, étant écarté tout ce qui peut empêcher le libre exercice ou contrarier l’action de l’objet sur l’organe. Comment donc expliquer la différence des sensations que j’éprouve, l’une agréable, l’autre nauséabonde, en goûtant une orange ou de la rhubarbe, tandis que, conformément à la théorie, le libre exercice du goût devrait produire deux sensations également agréables ?

L’objection ne semble rien moins que décisive ; sans nul doute, comme le dit M. Dumont, Hamilton n’eût pas été fort embarrassé d’y répondre. Il eût probablement allégué, jusqu’à preuve contraire, que la rhubarbe produit sur le goût une autre action que l’orange, et que les saveurs désagréables ont pour effet de contrarier l’organe ou de l’exciter outre mesure. On pourrait aussi répondre d’une manière analogue, soit à l’objection des poisons doux de Murphy, soit à celle des plaisirs prétendus passifs, comme ceux d’un bain chaud ou du contact d’une étoffe moelleuse, d’Alexandre Bain. D’ailleurs, suivant la juste remarque de M. Dumont, une théorie confirmée par un aussi grand nombre de faits, ne saurait être réputée fausse parce qu’on n’aperçoit pas clairement son application à tel ou tel cas particulier et surtout, quand à une certaine supposition contraire on peut en opposer une autre qui est tout au moins aussi vraisemblable.

Mais il reproche à Aristote, à Hamilton et à nous-même, s’il nous est permis de nous nommer à leur suite, de mettre le plaisir dans l’exercice, c’est-à-dire dans la dépense de l’activité, ce qui revient à confondre le plaisir avec la douleur, puisque d’après la théorie, la douleur n’est elle-même qu’une dépense, c’est-à-dire une diminution de force. Le plaisir n’est pas, dit-il, à dépenser de la force, mais, tout au contraire, à en recevoir. L’auteur ne serait-il pas dupe ici de quelque équivoque ? Si, au lieu de considérer le jeu abstrait des forces dans la mécanique céleste, on s’enferme, comme il convient à un psychologue, dans la sphère déterminée de notre nature particulière, recevoir et dépenser se supposent, loin de s’opposer, augmentation et diminution sont également comprises dans ce que nous avons appelé l’exercice normal de notre activité. Imaginons, en effet, une augmentation ou une réception de force, sans une dépense proportionnée, sans un écoulement correspondant ; il en résulterait aussitôt cet excès en plus, non moins préjudiciable, non moins douloureux, que l’excès en sens contraire ou le défaut.