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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/427

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naturelle comme présidant à la réalisation du progrès. Pour ce qui est de la Providence, si nous tenons d’elle toutes les facultés que nous possédons, y compris notre nature perfectible et notre libre arbitre, nous ne pouvons, d’autre part, sans nier les facultés mêmes qu’elle nous a données, admettre qu’elle est en outre la cause immédiate de nos actions et de notre valeur morale. Le progrès n’est donc garanti par aucune loi naturelle ou surnaturelle : c’est essentiellement un fait contingent, dont l’existence ne peut être établie que par l’observation. La métaphysique définit le progrès, l’histoire le constate ; et il n’est pas moins hors de propos de vouloir déterminer à priori si les modernes sont en progrès sur les anciens, que de prétendre calculer d’avance le degré d’énergie morale que déploiera un individu à un moment donné.

La question d’ailleurs ne saurait porter indistinctement sur les, deux éléments du progrès : car tous deux ne sont pas perfectibles. L’élément intellectuel, accumulable et transmissible, remplit évidemment les conditions de la perfectibilité. Mais il n’en est pas de même de l’élément moral. Réduit à son essence propre, c’est-à-dire dégagé de tout ce qui s’y mêle d’intellectuel ou de sensible dans la réalité concrète, l’élément moral est strictement personnel, partant intransmissible. Il y a plus : au sein de l’individu lui-même, il n’admet aucune accumulation, aucun accroissement acquis et permanent. Tout ce qui est connaissance du devoir, jugement, expérience, ou bien encore tout ce qui est habitude, disposition, tendance, est étranger au libre arbitre, et par conséquent à l’élément moral proprement dit. Le mérite est attaché à chacun de nos efforts vertueux considéré en lui-même, déduction faite des circonstances qui nous inclinaient à l’accomplir ; et, lors même que nous serions parvenus à un très-haut degré de culture morale, nous cessons de mériter si nous nous reposons, inactifs, sur les palmes déjà conquises. La part de nos actes qui procède de l’initiative actuelle de notre volonté libre, est tout ce qui relève de la morale. Nul progrès moral possible, par conséquent, au sens précis des mots, dans l’individu lui-même. Ce qu’on nommerait progrès moral ne pourrait être que la diminution des conditions mêmes de la moralité.

Ensuite, si l’élément intellectuel est incontestablement perfectible, il ne s’ensuit nullement qu’il puisse se perfectionner de lui-même. Pour connaître il faut user activement de son intelligence ; et ainsi l’initiative de la volonté est la condition d’existence du progrès intellectuel. C’est par une série d’efforts consciencieux que s’amasse le trésor intellectuel de l’humanité ; et l’énergie morale n’est pas moins nécessaire pour conserver ce trésor et le transmettre intact aux générations nouvelles. Que la mollesse et l’égoïsme envahissent les âmes ; et l’action destructrice du temps s’exercera sur ce monument idéal comme elle s’exerce sur les œuvres matérielles. Réalisation, conservation, accélération du progrès : c’est la tâche humaine par excellence, et c’est, selon l’épigraphe du livre, empruntée à Mme de Staël, le grand œuvre de la morale.