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qui, dans le fond, ne le comportent pas. On parle de la vertu de Marc-Aurèle et de la vertu d’un enfant, à peine né à la vie réfléchie. On va jusqu’à dire : les vertus des plantes. Ces diverses locutions peuvent-elles être également légitimes ? Si nous analysons la raison morale, nous y trouvons une idée qui donne la mesure exacte de la vertu véritable, c’est ridée de mérite. Vertu et mérite sont termes coextensifs (v. p. 65). Celui-ci est le signe de celui-là ; et, quand le mérite fait défaut, ce n’est que par une fausse analogie que l’on maintient le nom de vertu.

Or la condition du mérite est chose parfaitement claire pour la conscience morale. De deux écoliers dont l’un réussit par la seule supériorité de ses facultés naturelles, et dont l’autre échoue malgré ses efforts persévérants, on dit que le premier est mieux doué, mais que le second a le plus de mérite. Ainsi dans nos mœurs il faut distinguer deux choses : d’une part les tendances spontanées que nous possédons par le fait soit de la nature, soit du milieu, soit de nos propres actions se survivant dans l’habitude ; d’autre part l’effort transitoire du libre arbitre, l’attitude actuelle de la volonté en face des influences bonnes et mauvaises qui la sollicitent, l’énergie plus ou moins grande déployée dans la lutte, le sacrifice plus ou moins pénible dont la victoire est achetée. De ces deux éléments, le premier peut provoquer en nous l’admiration, la sympathie, la confiance ; mais le second seul nous paraît véritablement méritoire (v. p. 65). Or le second a pour caractère de résider entièrement dans le libre arbitre, et d’exclure toute nécessité. Nos tendances naturelles, nos habitudes acquises soit spontanément, soit même volontairement, sont en nous comme une force impersonnelle qui, abandonnée à elle-même, se rapproche de plus en plus de la fatalité. En se confiant à l’impulsion de sa nature morale, l’homme n’use pas plus de son libre arbitre qu’en s’abandonnant aux influences extérieures. L’effort, au contraire, l’énergie dans la lutte, la résistance à tel ou tel penchant et l’adhésion à tel ou tel autre : ces phénomènes sont précisément ceux qui manifestent le déploiement du libre arbitre ; et ainsi c’est au libre effort vers le bien et à cet effort seul qu’est attaché le mérite.

En quoi consiste le libre effort vers le bien ? La question serait relativement facile à résoudre, au moins pour la conscience individuelle, s’il y avait une règle morale, parfaitement définie, embrassant tous les cas possibles, et également présente dans tous les esprits. Mais il faut bien convenir que la loi morale innée dans nos consciences ne satisfait pas à ces conditions. Si elle est formellement impérative, elle n’est pas également précise, et elle nous laisse souvent dans une cruelle incertitude sur ce qu’il faut faire pour réaliser le bien qu’elle nous commande. Dans les temps d’épreuves, a dit J. de Maistre, le difficile n’est pas de faire son devoir, mais de le connaître. Pourtant il répugne, estime M. Bouillier, que le bien ne soit pas à la portée de tous ; qu’il soit lié à des conditions qui, comme l’intelligence et l’éducation, ne dépendent pas entièrement de nous ; et qu’à travers les inégalités sans nombre que la nature a mises entre nous, il n’existe pas, comme consolation