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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/411

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leurs noms. Alors elle était trop rayonnante de plaisir pour être capable de cacher ses émotions.

Il me semblait quelquefois qu’elle était comme une personne seule et abandonnée dans une fosse profonde, noire et silencieuse, et que je lui jetais une corde que je balançais dans l’espoir qu’elle pût la rencontrer, s’y cramponner et être ramenée à la lumière du jour et au sein de la société humaine. Et c’est ce qui arrivait ; et ainsi, d’une manière inconsciente et instinctive, elle aidait à son heureuse délivrance. Une fois en possession du système de signes arbitraires exprimés par les différentes positions des doigts en usage chez les sourds-muets, et connues sous le nom de dactylologie, il restait à lui apprendre à reconnaître les mêmes signes sur des caractères d’imprimerie, en se servant de lettres en relief. Ainsi avec deux p, deux n, un e et un i, elle put, en disposant ces lettres les unes à côté des autres, sur une ardoise dont se servent les aveugles, donner suivant son gré, les signes qui correspondent à une plume (pen), ou à une épingle (pin).

On lui apprit encore que lorsqu’une espèce de papier est fortement pressée par les reliefs de ces caractères d’imprimerie, attachés ensemble, les uns à côté des autres, il se produisait sur le revers du papier un signe tangible, celui de pen ou pin, suivant la position des trois lettres ; qu’elle pouvait palper ce papier, distinguer les lettres et lire par là même ; et que la position de ces signes pouvait être variée et multipliée, qu’ils pouvaient être disposés en séries et former un livre.

Alors elle s’habitua à reconnaître les contours des lettres produits par des épingles que l’on fait pénétrer dans du papier ferme, et qui laissent sur le côté opposé un contour pointillé. Elle s’assura vite qu’elle pouvait par ce procédé, écrire tout ce qu’elle désirait, se lire ; écrire des lettres à ses amis et les leur envoyer par la poste.

Il serait trop d’expliquer comment, après avoir appris les noms des substantifs et ceux des choses concrètes, elle arriva à comprendre les mots qui expriment les diverses qualités matérielles ou morales. Le procédé était lent et difficile ; mais j’étais aidé par son ardeur naturelle et par son amour pour apprendre de nouvelles choses, qui d’ailleurs était suivi de succès. Par exemple, elle apprit que quelques unes des filles ou des femmes de sa connaissance étaient d’un caractère doux et aimable, parce qu’elles la traitaient gentiment et la caressaient constamment. Elle apprit aussi que d’autres étaient d’un caractère tout opposé, qu’elles l’évitaient ou la repoussaient, qu’elles étaient brusques dans leurs mouvements et leurs gestes, dans leurs rapports avec elle, et que par suite on pouvait dire que leur caractère était aigre. Avec un peu d’adresse elle fut conduite à associer dans son esprit les premières avec une pomme douce, et les autres avec une pomme aigre ; si bien qu’elle se trouva en possession d’un signe pour une qualité morale. C’est un exemple grossier, mais il est difficile d’expliquer le procédé par lequel des enfants peuvent comprendre les noms des choses abstraites ou des qualités morales. Le succès vint de la loi, de la patience, et de