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Page:Revue philosophique de la France et de l’étranger, tome I, 1876.djvu/410

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aussi simple que possible. Je plaçai devant elle, sur une table, une plume (pen) et une épingle (pin), et lui faisant toucher et palper avec soin les doigts de l’une de mes mains, je les plaçai dans les trois positions indiquées par l’alphabet manuel des sourds et muets, et correspondantes aux lettres p e n : je les lui fis sentir, coup sur coup, un certain nombre de fois jusqu’à ce qu’elle pût associer ces positions dans son esprit. Je fis de même avec l’épingle, et je répétai cette opération une vingtaine de fois. Elle s’aperçut à la fin que les signes étaient complexes, que le signe du milieu d’un des mots, à savoir l’e, était différent du signe du milieu de l’autre mot, à savoir de l’i. C’était un premier pas de fait. L’opération fut répétée et répétée une centaine de fois, jusqu’à ce que l’association fût définitivement établie dans son esprit entre le signe composé de trois signes et exprimé par trois positions des doigts, et l’objet lui-même, de sorte que, lorsque je lui présentais la plume, elle faisait elle-même le signe complexe, et que, lorsque je faisais moi-même le signe avec mes doigts, elle prenait triomphalement la plume et la mettait devant moi comme pour dire : « C’est ce que vous désirez. »

La même chose fut faite avec l’épingle, jusqu’à ce que l’association fût complète et intime dans son esprit entre les deux objets et les positions complexes des doigts. Elle apprit ainsi deux signes arbitraires, c’est-à-dire les noms de deux choses différentes. Elle semblait avoir conscience d’avoir compris et fait ce que je désirais, car elle sourit, pendant que je m’écriais intérieurement et d’une manière triomphante : « εὑρῆκα ! εὑρῆκα ! » Je sentis alors que le premier pas avait été fait avec succès, et que c’était celui-là qui seul était réellement difficile, parce qu’en continuant le même procédé par lequel elle était devenue capable de distinguer deux choses par des signes arbitraires, elle pourrait arriver à apprendre à exprimer par des signes deux mille et finalement les quarante mille mots et plus de la langue anglaise.

Après avoir appris que le signe de ces deux objets, épingle (pin), et plume (pen), était composé de trois signes, elle s’aperçut que pour apprendre les noms d’autres objets, elle avait de nouveaux signes à apprendre. Je me servis de monosyllabes, à cause de leur simplicité, et elle apprit graduellement à distinguer le signe d’une lettre du signe d’une autre, et arriva ainsi à connaître les 26 lettres arbitraires de l’alphabet manuel, et la manière de les disposer pour exprimer divers objets, tels que canif, fourchette, cuiller, fil et autres semblables. Ensuite elle apprit les noms des dix nombres ou des doigts, puis la ponctuation, et les points d’exclamation et d’interrogation, en somme, 46 signes en tout. Avec cela elle put exprimer le nom de chaque chose, exprimer toute pensée, tout sentiment et toutes les innombrables formes des pensées et des sentiments. Elle avait acquis de la sorte le « ouvre-toi, Sésame », du trésor entier de la langue anglaise. Elle semblait comprendre l’importance du procédé ; elle s’en servait avec ardeur et d’une façon incessante ; elle prenait divers objets, et par ses gestes demandait quels signes il fallait faire avec les doigts pour exprimer