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hiérarchie des types, si l’horizon s’élargit, l’atmosphère se raréfie, et l’on finit par se trouver dans le vide.

Ce n’est pas tout. Une telle hypothèse, chargée d’expliquer une partie de l’expérience, ne va-t-elle pas à l’ encontre des résultats les moins contestés de l’expérience ? L’unité des phénomènes physiques, pressentie dès les premiers jours par la sagesse antique, affirmée à priori, par Descartes, est établie aujourd’hui sur des preuves expérimentales. L’hypothèse réaliste semble impliquer que les lois de la matière brute sont purement mécaniques. Si la matière, en effet, produisait spontanément en vertu de ses lois des formes constantes, à quoi bon ériger au-dessus d’elle des entités auxquelles on attribue précisément ce rôle organisateur ? Mais qu’est-ce qu’organiser la matière, sinon faire converger les séries des phénomènes mécaniques vers une fin commune à laquelle ils ne se dirigeaient pas naturellement, et, dans le cas où ils retournent à leur état primitif de dispersion, les reprendre et les concentrer de nouveau en un système semblable au premier ? Pour les déterminer ainsi à réaliser une fin donnée, il faut donc ou suspendre en partie le mouvement qui les anime ou en changer la direction. Or, la mécanique nous enseigne que pour suspendre un mouvement, il faut y opposer un mouvement d’égale intensité et de direction contraire, et que pour en changer la direction, il faut le remplacer par un autre, ou du moins produire un mouvement de sens différent qui se combine avec lui. Par conséquent, si les essences ont pour fonction d’organiser la matière suivant des types constants, à l’apparition de chaque forme, elles doivent créer de toutes pièces une certaine somme de mouvements.

Mais si elles ont ce pouvoir créateur, à chaque fois qu’il se manifeste, la somme de l’énergie change dans l’univers. Dira-t-on que la somme des mouvements créés à l’apparition de chaque forme individuelle est précisément égale à celle des mouvements anéantis ? Mais nous savons que ce qui demeure constant dans la nature, ce n’est pas la somme des mouvements réels, comme l’avait cru Descartes, ni même la somme de la force vive, comme l’avait pensé Leibniz, mais la somme de l’énergie potentielle et de l’énergie actuelle. Il n’y a pas d’anéantissement, au sens absolu du mot. Toute force qui semble disparaître, demeure disponible. Aussi, même en admettant que la création d’une quantité déterminée de mouvement correspondît à l’entrée d’une quantité rigoureusement égale de mouvement dans le réceptacle de la virtualité, l’équilibre de la nature n’en serait pas moins rompu, puisque la quantité de mouvement produit serait ajoutée à la somme de l’énergie virtuelle et de l’é-